Meoquanee [Murmures dans le vent #2]

My beautiful pictureJ’ai rêvé du capitaine cette nuit, la première fois depuis sa mort, il m’engueulait, nous engueulait, moi, Moros, Silas, Nizzard, il nous reprochait d’avoir agi sans discernement, d’avoir attaquer le repaire des cultistes sans discernement, il reprochait à Moros d’être resté en arrière-garde, il reprochait à Silas de s’être encombrée de moi pour sa mission de reconnaissance, il me reprochait d’avoir abandonné mes camarades alors qu’ils affrontaient la menace magique, il nous accusait de la mort des prêtres d’Airain sans lesquels nous n’aurions pu mener à bien le travail qui nous avait été confié, il avait honte de nous, de nous tous, même si c’était moi qu’il ne cessait de fixer dans les yeux.
Ce rêve ne devrait pas me soucier, le capitaine nous passait toujours un savon après chaque mission, il était exigeant, nous devions être irréprochables, notre compagnie s’était forgée une réputation solide, nous étions fiables, nous déplorions peu de morts, souvent des novices trop prompts à se lancer dans la mêlée, jamais parmi les anciens, « une mort devait servir d’exemple » nous répétait-il sans cesse, à quel exemple devait servir la mort de ces prêtres qui n’étaient même pas de notre bord et que Nizzard avait rallié à notre cause mercantile en usant d’arguments théologiques douteux, avions-nous eu une pensée, une seule, pour eux, lorsque nous avons encaissé le paiement de Stanatios ?
Moros doit rêver du capitaine lui aussi, toutes les nuits je l’entends répéter son nom, bredouiller des excuses, il n’en parle pas le lendemain, et je n’ose lui en parler, comme je n’ose le chasser de ma porte, la bataille dans les marais l’a affecté, d’une façon que je ne parviens pas à comprendre, peut-être l’associe-t-il à la précédente bataille, celle où le capitaine nous a abandonnés, celle où nous l’avons abandonné.
C’était une mission anodine, un simple détour comme nous l’a présenté le second, le frère d’armes du capitaine, celui avec qui il chevauchait depuis plus de vingt ans, celui dont personne ne pouvait se douter qu’il briguait la place du chef. Une bande de brigands avait dérobé à un comte quelconque un vulgaire trésor de famille (pourquoi était-ce toujours les mêmes missions ?), leur repaire était situé au cœur de collines inhospitalières où d’après la rumeur locale rôdaient des créatures difformes, engeances rémanentes d’un affrontement magique datant de plus d’un siècle, menaces inquiétantes pour le comte, menaces habituelles pour notre compagnie. Nous avancions sur deux rangs, la charge et l’arrière-garde, dans des défilés arides et peuplés de silhouettes étranges mais distantes, guidés par Silas qui avait rapidement pris ses repères dans la région, les brigands avaient laissé des traces grossières derrière eux, peu soucieux, se croyant à l’abri ou, comme nous le comprimes trop tard, comme s’ils voulaient qu’on les retrouve. Au bout de quelques jours, un conflit monta entre Silas et le second, le rôdeur prétendait que les traces allaient dans une direction, le second dans une autre, le ton monta, le second traita Silas de pièce rapportée, Lydia, la louve du rôdeur, montra les dents, Moros s’interposa, Nizzard marmonna une bénédiction, je n’ai pas suivi davantage le débat, ce genre de querelle ne m’intéressait pas, mais à son issue le capitaine décida de séparer l’équipe en deux décuries, les uns guidés par le second, les autres guidés par Silas, pour des raisons purement hiérarchiques le capitaine prit la tête du groupe de Silas, auquel j’appartenais, ainsi que Moros et Nizzard (et Brasidas bien que dans un premier temps il me semblait qu’il était parti avec le second, avant qu’il ne réapparaisse à mes côtés avec son habituel sourire énigmatique), l’arrière-garde devait se charger des communications. Le piège s’était refermé sur nous, le second avait tout prévu, sa querelle avec Silas avait été préméditée, et d’une façon que j’ignore il coupa les communications afin de nous isoler. Quand les renforts devaient nous retrouver, nous devions tous être morts. Quand nous avons rattrapé les brigands, des étrangers vraisemblablement soudoyés par le second, peu scrupuleux de les envoyer au charnier, ils étaient eux aussi tous morts, la louve de Silas avait repéré l’odeur du sang bien avant nous, mais nous ne détections rien d’autres, aussi nous avons pénétré dans la vallée sans suffisamment nous méfier, mais encore aurait-il fallu nous méfier de nous-mêmes. Alors que nous examinions les corps démembrés des brigands, les silhouettes des animaux qui nous observaient depuis le début de notre progression fondirent sur nous sans prévenir, pourquoi attendirent-elles ce moment, et cet endroit, nous ne l’avons jamais su. Je ne saurais décrire avec précision ces créatures chimériques tant leur anatomie relevait davantage d’un imaginaire cauchemardesque que du bestiaire de nos contrées, leurs corps félins, à l’envergure d’un lion, étaient recouverts d’une épaisse toison noire parsemée de piques mortels, elles fouettaient l’air avec une queue protéiforme qui pouvait étrangler un homme, leurs figures tigrées dévoilaient des mâchoires carnassières s’ouvrant aussi bien à l’horizontale du ciel qu’à la verticale des montagnes, leurs crinière noires sécrétaient la même substance toxique que les piques de leurs toisons, Clétos notre bretteur mourut de leur poison pendant notre fuite.
Notre fuite. Le capitaine, comprenant rapidement que nous n’étions pas de taille, ordonna sèchement à Moros d’organiser la retraite, nous devions prévenir les autres, pendant qu’il se chargeait en personne de mettre en place la protection magique avec Polydamas, qui s’efforçait de maintenir un bouclier de contention pour tenir ces monstres à distance. La suite fut confuse, Silas me l’expliqua mieux après coup, je crus d’abord que le bouclier magique de Polydamas avait cédé mais en réalité il l’avait coupé lui-même (quelle dette avait-il envers le second ?), se condamnant et condamnant le capitaine en même temps, Silas eut la vie sauve et le temps de se rabattre car les créatures avaient été elles-mêmes déstabilisées par la disparition subite du bouclier, il me dit plus tard que le dernier mot du capitaine, alors que la mâchoire de la chimère se refermait sur lui, était le nom du second. Nous avons réussi à fuir, les créatures ne nous poursuivant pas au-delà de la vallée, un lieu peut-être sacré pour elles. Moros était en larmes, Brasidas pensif, Nizzard revanchard, Silas inquiet. Malgré la volonté de confronter le second, Silas comprit le premier que nous n’aurions aucune chance, le second userait de sa propre aura dans le groupe pour accuser Silas d’avoir envoyé le capitaine à la mort à escient, d’autant que de leur côté ils avaient retrouvé les vrais faux brigands et le fameux trésor du comte. Au pire, nous étions des témoins gênants de la volte-face de Polydamas auquel personne ne croirait. Silas énonça la seule solution qu’il restait : fuir, abandonner la compagnie. Nous étions au pire des traîtres, au mieux des témoins gênants pour le second qui convoitait à présent le poste du capitaine et l’argent de la compagnie. Nous n’avions aucun poids dans la compagnie, notre place n’y était finalement justifiée que par la grâce que le capitaine nous trouvait à ses yeux.
Tu te demandes où j’étais pendant le combat et pourquoi j’ai tardé à te le raconter. J’étais loin, j’observais, j’attendais des ordres qui ne sont jamais venus. Je n’ai jamais été très douée pour les affrontements, le capitaine m’employait davantage pour des tâches secondaires, de conseil en présence d’une rémanence magique, d’influence lors d’un pourparler, je n’ai jamais vraiment compris son insistance à m’envoyer sur le terrain, je ne crois pas qu’il voulait m’endurcir, il savait que là n’était pas ma place, je ne suis pas un mage de combat comme ne cesse de le dire Nizzard, je ne sais pas, peut-être voulait-il uniquement que je regarde, comme il m’a regardée dans ce rêve, voulait-il que je sois témoin de sa gloire et de son trépas, témoin de ce qu’il avait construit, de cette compagnie qu’il menait fièrement, sans se douter que d’autres convoitaient son titre, alors, mère, pourquoi est-il réapparu cette nuit, de quoi veut-il que je sois le témoin, ou, question que je ne cesse de repousser, et qui est sans doute la raison réelle de sa réprimande, que veut-il que je fasse de ses derniers fidèles, où veut-il que je les mène ?
La réponse m’attend peut-être à Rhadjaban, la cité du désert dont on ne cesse de nous vanter le rayonnement depuis que nous avons posé le pied sur ces terres hostiles.
Au revoir chère mère, embrasse le fantôme de père de ma part.

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