Meoquanee [Murmures dans le vent #3]

My beautiful pictureNous étions perdus dans le désert, encerclés par des dunes fourbes, fouettés par les rafales d’un vent rocailleux, poursuivis par les ombres lointaines de créatures monstrueuses, peu importait l’allure de notre fragile caravane la distance nous séparant de leurs crinières mortelles ne changeaint pas. Nous étions à bout de forces, les réserves diminuaient à vue d’œil, les chances d’atteindre un refuge, un campement ou une halte de voyageurs s’amenuisaient à chaque pas, le sable semblait aspirer les semelles de nos bottes de cuir usées. La question était : Qui nous rattraperait le premier, le désert ou ces créatures de triste mémoire ? L’inconnu balaya toutes réponses. Il se tenait au sommet de la plus haute des dunes, les pans de sa cape immobiles, étranger à la respiration du désert il semblait nous attendre, statique, alors que des heures durant nous gravissions, trébuchions, chutions dans le sable, mais la dune était sans fin, alors, las, la haute silhouette écarta les bras et d’un geste fit disparaitre les ombres de nos poursuivants, une fumée noirâtre dégoulina de ses avant-bras, ses yeux reptiliens m’adressèrent un sourire ironique et il s’évanouit à son tour dans un déluge de ténèbres.
Nous étions à nouveau seuls dans le désert.
Plus tard, le désert nous recracha, comme tant d’autres choses, à Rhadjaban.

Les rêves du désert ne me quittent plus, ces apparitions récurrentes de ce dieu du désert (faute de lui trouver un autre nom), cette entité qui ne cesse de m’observer depuis l’affrontement meurtrier que nous avons mené en aval du fleuve. J’en ai parlé à Nizzard mais il m’a répondu que ce dieu symbolisait mes remords pour avoir manqué de respect à l’inquisiteur Gargarian (…) et il est retourné à ses ablutions sacrées, me laissant dans l’attente de la nuit suivante. Je pensais mes nuits plus calmes, plus silencieuses depuis que nous avions quitté les cabanons de l’Entrefer, ce purgatoire pour tout ce que le désert n’avait pas réussi à digérer, et logions à présent dans un quartier tout aussi pouilleux mais éloigné du bourdonnement incessant de l’anneau du magicien mythique. Ironiquement, ce bourdonnement me manque, maintenant que, en guise de remerciement pour affaire rendue, je travaille dans ce bourdonnement toute la journée, étudiant les caprices de l’anneau, rendant de menus services foudroyants à une bande de magiciens locaux, davantage occupés à mettre la foudre en bouteille qu’à l’étudier véritablement. J’avais lâché l’idée première de rentrer au service des prêtres du dieu d’airain, ces gros plein de morgue peuvent bien aller s’astiquer leurs armures dans les mares de larme versées par les populations qu’ils oppriment et oppressent, leur culte s’effondrera avant notre départ j’en prends le pari. Ce nouveau travail m’oblige à rentrer dans le rang, à faire attention aux travaux d’autres magiciens, à respecter leur expérience, à obéir minutieusement aux consignes, le travail en communauté a un coût que le vieil ermite ne pouvait m’apprendre, et je n’ai plus derrière moi, je ne m’en rends compte que maintenant, l’ombre du capitaine prête à faire les gros yeux à quiconque me parlerait mal, même à raison.
Il est difficile, mère, de parcourir le monde sans référent.
Les encouragements de l’ermite me manquent, les rectifications du capitaine tout autant. Il me semble parfois entendre leurs voix parler dans ma tête, ma tête qui se met alors à bourdonner de qu’est-ce que je t’ai appris, respecte ta magie, apprends à écouter avant de parler, et de tant d’autres rengaines. Au début je chassais ces voix du passé, souvenirs funestes de temps plus cléments, à la recherche de nouveaux référents, je ne voulais m’encombrer de fantômes, mais je crois, à trop errer le soir dans les arrières cours désertées du quartier des magiciens, que les fantômes font partie de nous, qu’ils bourdonnent en nous en permanence comme l’anneau de Sahal au-dessus de nos têtes, un bourdonnement que nous nous efforçons de chasser avant de réaliser que nous ne pouvons vivre sans, sous peine de finir dans le désert.

De leur côté, mes anciens compagnons de route ont aussi trouvé une façon rentable d’occuper leurs journées : Moros s’en va chaque matin en baissant la tête servir d’homme à tout faire dans un couvent de veuves éplorées (ne me demande pas si ses tâches consistent à honorer ces veuves comme de fiers et droits chevaliers d’airain le feraient après une dure journée à parader en armure de plaques en plein soleil) et revient chaque soir la tête encore baissée, j’avoue que ça me manque presque de ne plus l’avoir sur mon dos toute la journée, les premiers temps je me retournais régulièrement, cherchant le colosse du regard, avant de me rappeler qu’il n’était plus collé à mes semelles ; Nizzard fait des trucs de prêtre, dispensant des cours de théologie auprès de n’importe quel voyageur en quête de moralité et suffisamment fortuné et éméché pour l’écouter ; Silas fait des trucs de rôdeur, allant et venant dans la ville comme s’il était décidé à en arpenter les moindres ruelles avant que le sable n’ait tout recouvert ; quant à Brasidas, on pourrait croire qu’il avait mis les voiles si, régulièrement, de nouvelles pièces n’apparaissaient pas par enchantement dans la cagnotte commune.
Nous nous sédentarisons un temps.
Je dis un temps car les rêves ne mentent pas. Le dieu du désert m’observe, me nargue, semblant murmurer de ses lèvres scellées que rien ne peut prendre racine dans le sable.
Mais il se trompe de cible. Je n’ai pas besoin de racines, je leur préfère les fantômes.

Au revoir chère mère, embrasse le fantôme de père de ma part.

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