Meoquanee [Murmures dans le vent #1]

My beautiful pictureLe vent du désert se moque de moi comme de la nuit, un vent chaud, nul besoin de soleil pour l’embraser, une nuit claire où le relief des dunes me frappe plus vivement qu’en plein jour, un relief courbe, régulier, si différent des diagonales entrecroisées des forêts de ma soi-disant enfance, ce vent chaud qui a fait fuir Morrigan, partie chercher un refuge ou un morceau de poisson dans la salle commune de la halte d’où émanent des éclats de rire, réponses aux blagues d’initiés de Nizzard et de ses nouveaux amis d’un soir, éclats de rire qui font trembler les murs et les étoiles, ce vent chaud qui charrie un sable aussi fin que l’espoir que je porte à notre périple, notre fuite, en ces terres étrangères.
Elles n’ont rien d’étrangères. Elles sont aussi banales que celles que nous avons quittées. Les habitants de ce port ringard où nous avons débarqué sont englués dans leurs protocoles et leurs guerres syndicales, des us et coutumes aussi branlants que la demeure de cet idiot consanguin de Stanatios, le désert et la mer finiront par avoir raison de cette ville figée dans un passé qui s’effrite de jour en jour, où un simple vol de marchandise prend les proportions d’une affaire d’état. Le vieil homme avait raison, retourner vivre dans une caverne, oublier que le monde tourne en rond, jusqu’à ce que, pour je ne sais quelle raison qu’il emporta dans son dernier souffle, le soin d’élever une enfant perdue ne vous échoie / maintenant l’enfant perdue doit s’élever toute seule, la belle affaire.
J’ai cru un instant, l’instant que j’ai cru être celui où je quitterai ce groupe qui n’en est plus un, trouver des êtres différents, des nomades du désert, au physique reptilien atypique et séduisant, chevauchant ce que j’ai pris au premier regard pour des faisans majestueux, mais qui se sont avérés au second n’être que des poules mutantes et puantes, j’ai cru à l’espoir niché dans les capes ensablées des nomades du désert, sans racines autre que les dunes, sans dieux autre que les vents, avec comme seule habitude celle d’aller de l’avant, de ne jamais s’arrêter, de vaincre le présent. J’ai cru, petite ensorceleuse naïve comme disait le capitaine, qu’ils m’accueilleraient à bras ouverts, tout autant intrigués par mon étrangeté que moi par la leur, mais ils se sont mis à caqueter, ou étaient-ce leurs poules, est-il possible que ce soient eux les esclaves et leurs montures les maîtres, et face à ma proposition de les accompagner, la seule réponse, l’unique et seule réponse que l’humanité tout entière soit capable de formuler s’est résumée au mot argent.
C’est le mot argent qui a construit la troupe du capitaine, c’est ce même mot qui l’a détruit.
Alors, soit, attendons, l’instant n’est pas venu, me disais-je, pendant que Morrigan finissait les restes de mon assiette à l’auberge des glycines où Brasidas nous avait régalés, avant de nous abandonner, je suis convaincue que comme moi il attendait le débarquement pour nous fausser compagnie, sans un mot, sans un regard, sans un remord, avec juste un bon gueuleton d’adieu et trois verres d’alcool local. Je croyais être maitresse de cet instant, de l’instant du départ. À l’inverse, je me retrouve comme l’idiote que le capitaine a toujours dû voir en moi, à attendre le retour de Silas, la pièce rapportée, le guide d’une troupe décimée, parti en éclaireur à la recherche des voleurs de la marchandise de Stanatios, mission stupide pour un commanditaire stupide, et Silas ne revient pas, alors que la prochaine halte est à moins d’une demi-journée de cheval pour un voyageur du commun, donc à moins de deux heures pour lui, il devrait déjà être revenu, et je le sais trop futé pour tomber dans un piège ou pour s’enivrer au comptoir en nous attendant, il devrait déjà être revenu, et je comprends qu’il a fait ce que j’aurais fait à sa place, foutre le camp, Stanatios nous a payés, nous a fourni une monture, qu’importe sa mission, qu’importe le prêtre alcoolisé, le garde du corps sans personne à garder, l’assassin perdu dans l’ombre et la petite ensorceleuse naïve, chevauchons sur le vent comme les ancêtres de ces lézards poules ont dû le faire par le passé. Quelle ironie de me morfondre du départ de notre rôdeur alors que plus tôt dans la journée c’est moi qui voulait tous les abandonner, ah, j’aurais au moins eu la satisfaction de voir le rictus d’incompréhension de Moros quand je l’ai planté, le laissant seul pour poursuivre notre enquête et qu’il s’est ridiculisé en achetant à prix d’or des informations sans doute inventées de toutes pièces, je devrais lui demander de me payer, tiens, pour qu’il garde ma porte chaque soir comme il le fait depuis que le capitaine nous a abandonnés. Ma porte, je n’ai plus de porte, nous n’avons plus rien, plus même de rôdeur, aurais-je l’audace comme lui de partir seule, avec Morrigan pour unique compagne, comme lui est parti avec Lydia.
Les choses perdues descendent le fleuve et nous nous enfonçons dans le sable, immobiles, immobiles.
Ah. Je dois te laisser. Il semble que je me sois trompé. J’aperçois une silhouette au loin, non plutôt trois. L’homme, le cheval et le loup. Finalement, il est revenu. Je me demande bien pourquoi. Il faudra que je lui demande.
Au revoir chère mère, embrasse le fantôme de père de ma part.

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