Auprès de moi toujours – Kazuo Ishiguro

Never Let Me Go sort le 2 mars prochain en France.
J’ai profité de cette occasion pour lire le roman à l’origine du film, traduit sous le doux titre de Auprès de moi toujours.

Auprès de moi toujours se déroule dans un présent alternatif où le clonage est pratiqué – il s’agit donc au sens strict d’une uchronie (et non d’une parachronie ou de je ne sais quel autre terme barbare que les néo-prophètes de la science-fiction se plairont à inventer).
Afin d’éviter tout mélange avec les humains et de préparer les clones à leur sort, ceux-si sont élevés à part du monde dans des institutions spécialisées. Cet aveuglement du monde noie ainsi tout sentiment de révolte chez les clones.
Les 3 âges de la vie d’un clone (l’enfance, l’adolescence et la vie adulte) sont évoqués dans le roman, à travers le récit de l’une d’entre eux, Kathy, se remémorant sa vie, notamment ses relations affectives avec 2 de ses camarades : Ruth et Tommy.

L’intérêt du roman n’est pas le clonage, ni son fonctionnement dans cette Angleterre alternative.
L’auteur se focalise sur les souvenirs de Kathy, et le regard qu’elle porte a posteriori sur sa vie, sur ses choix et sur l’évolution de ses sentiments envers Ruth et Tommy. Un regard finalement déclinable à n’importe quel humain – la condition de clonage accentuant l’insignifiance de l’existence et le fatalisme envers la mort.
Les 3 personnages adoptent 3 attitudes complémentaires : la résignation, l’espoir et l’imaginaire.
Tommy est l’espoir. A travers ses actes manqués, son énervement permanent, il représente la rébellion vaine et aveugle de l’homme envers sa condition. Plus subtile, la rébellion de Ruth se fait via une prise de contrôle (apparente) sur sa propre destinée : en manipulant ses camarades, elle s’assure une assise dans leur communauté, jouant de l’imaginaire pour glorifier leur vie et leurs quotidiens – assise qui s’érodera au fil du roman, quand la réalité reprendra peu à peu ses droits. Enfin, face à ces fausses rébellions, Kathy choisit la seule voie raisonnable : celle de l’acceptation. Accepter un destin biaisé, ses contraintes ; accepter le jeu faussé des sentiments et de l’amour ; accepter de voir ses congénères espérer et mourir.

Vous l’aurez compris, Auprès de moi toujours n’est pas joyeux, il est même profondément triste ; les destins de Kathy, Ruth et Tommy sont pathétiques et pitoyables. Pourtant, il n’est ni glauque, ni déprimant, ni pessimiste. Dans la neutralité de son ton, dans la résignation lucide permanente de Kathy, Auprès de moi toujours devient « vivant ». En se limitant à retranscrire sa vie et ses limites, sans en attendre davantage, Kathy la rend réelle. En naviguant dans la mémoire de la jeune clone, en empruntant ses mots, son existence désincarnée de clone s’incarne dans ses souvenirs. C’est dans ce rapport à l’écrit, et à la mémoire, que Kathy s’affirme comme humaine à part entière.

Auprès de moi toujours est un roman attachant, qui séduit à la fois par son ton et sa narration (une trame de souvenirs brillamment entremêlés).
Lisez-le.

A.K.

PS : Si elle n’hérite pas du rôle principal, Keira hérite du rôle le plus intéressant – la personnalité de Ruth étant la plus complexe et ambigüe du roman.
PPS : Lisez la critique de Patrick I. sur le Cafard.
PPPS : J’ai oublié de dire que l’auteur est le britannique Kazuo Ishiguro.
PPPPS : Auprès de moi toujours est disponible en Folio chez les meilleurs libraires.

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