Black Death (Christopher Smith, 2010)

black-deathNul doute que c’est dans les voies parallèles (Black Death est une production germano-britannique) qu’il est encore possible de convoquer Histoire, Religion et Genre sans sombrer dans le grotesque.

Le britannique Christopher Smith est sans conteste l’un des réalisateurs de genre les plus talentueux de ces dernières années : capable d’instaurer des ambiances, de livrer des plans classieux et soignés, de rythmer dynamiquement un récit. Pourtant, ses trois précédents films, Creep, Severance et Triangle sont décevants. Car aussi talentueux soit-il derrière la caméra, Smith est très léger au niveau de ses scénarios : personnages inconsistants, scènes téléphonées, recours à la comédie… On sent Smith plus intéressé par la construction visuelle de son argument fantastique que par la narration.
Ainsi dans Creep, si d’un côté sa créature et son repaire dans les souterrains du métro s’avèrent visuellement enthousiasmants, de l’autre l’intrigue est toute pourrie (l’héroïne se retrouve seule dans le métro on ne sait comment, parce qu’elle voulait voir Georges Clooney à une soirée (sic), se retrouve enfermée de façon peu crédible, croise deux, trois squatteurs tout aussi improbables (limite on se croirait dans Subway)). Dommage car la course poursuite entre Franka Potente et la créature du métro est en soi une réussite et un argument de genre réussi – ce qui vaudra à Smith de lancer sa carrière.
Dans Severance, sans se forcer, Smith livre pendant une heure une comédie potache, réalisée sans brio, avant enfin de lancer son film de genre, un survival dynamité avec une girl kicks ass mémorable (Laura Harris). Et, là encore, dans le décor, Smith livre un visuel mémorable d’un ancien camp militaire et confirme qu’en quelques plans il peut camper une ambiance et instaurer un climat surnaturel.
Dernièrement, dans Triangle, là encore il soigne ses scènes (le prologue, les charniers, les apparitions du boggeyman…) ; à l’inverse ses personnages semblent tirés du premier porno venu et son « astuce » de scénariste est vite éventée, plongeant tout le film dans une redondance assez ennuyeuse. Résultat décevant, d’autant que les SFX sont douteux, l’actrice principale brouillonne et le pathos final inepte.

Il faut donc attendre ce Black Death pour que Christopher Smith livre un film à la hauteur de son talent de cinéaste. Et pour cause, il n’est pas l’auteur du scénario… que l’on doit au quasi-inconnu Dario Poloni, scénariste du réputé Wilderness de Michael J. Basset.

Dans un Moyen-âge gangréné par la peste, un « commando de moines guerriers » doit aller enquêter sur une prétendue communauté où on prétend que la peste ne frappe pas et que les morts y ressuscitent – des rumeurs qui menacent la domination de la foi chrétienne en ces temps buboniques où elle est remise en cause.

Fascinant sur la forme (Smith filme le périple de ses moines avec le talent qu’on lui connait : planter une ambiance mystérieuse, dynamiser les scènes d’actions…) et passionnant sur le fond (s’appuyant à la fois sur la conviction des moines guerriers, et sur celle plus fragile d’un jeune moine qui les guide, Poloni met en perspective la foi chrétienne en l’opposant à la foi païenne des villageois – prêtres et nécromanciens usant des mêmes artifices, de la même rhétorique et des mêmes promesses).

Si l’ambiance du film est constante et d’égale qualité, des scènes de bravoure surnagent : un combat forestier violent et engagé ; l’arrivée dans la communauté, tout en menaces implicites ; et le climax, un affrontement psychologique entre Sean Bean et Carice van Houten passionnant.
Seul bémol (et encore…), Smith et/ou Poloni intègrent dans le film, un film dans le film, en ajoutant une mini-intrigue centrée autour du jeune moine qui va devoir face à sa bien-aimée « morte puis ressuscitée ». Via ce fil parallèle, Smith livre un épisode fantastique très « genre » autour du thème classique « le ressuscité ne peut remplacer l’être aimé ». Épisode par forcément convaincant mais tentative louable.
Plus discutable, le long épilogue sur la « foi vengeresse », trop explicite, n’était pas forcément utile.

Intellectuellement stimulant, visuellement bluffant, porté par une troupe d’acteurs solides, Black Death est l’un des films importants de 2010 (sortie direct-to-dvd en france en 2011).
Quand on voit sur un sujet similaire ce qu’Hollywood est capable de produire : l’affreux nanar Le Dernier des templiers, aussi laid que con (et les templiers, agents du Divin, en tuant le démon, éradiquèrent la Peste, œuvre du Vilain)… Nul doute que c’est dans les voies parallèles (Black Death est une production germano-britannique) qu’il est encore possible de convoquer Histoire, Religion et Genre sans sombrer dans le grotesque.

A.K.

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