Blue Valentine (Derek Cianfrance, 2010)

blue_valentineTout le monde le dit, le cinéma indépendant américain n’est plus ce qu’il était. Miramax l’a glamourisé, Tarentino l’a vulgarisé, Redford l’a institutionnalisé. Bref, la tentative d’indépendance a échoué, comme a échoué la fameuse révolution des réalisateurs des années 70. Car, en termes de cinéma, tout en revient toujours à une question de fric, de rentabilité, de nombres d’entrées, d’arguments marketing, de schémas types, de bandes annonces, d’uniformité.

Cela n’empêche pas, qu’ici et là, dans le sous-hollywood qu’est devenu le cinéma indépendant américain, émergent des films notables, atypiques, novateurs ou hors-normes – simplement indépendant (a.k.a. fidèle aux individualités de leurs auteurs). Tout comme on trouve parfois des pépites dans le cinéma hollywoodien (de moins en moins).

Blue Valentine, donc.
En résumé, c’est une histoire d’amour en 2 époques : le « coup de foudre » et ce qu’il en reste, cinq ans après.
Si le thème de la non-survivance de l’amour est commun dans la littérature, il l’est moins dans les mœurs et dans les archétypes véhiculés par le cinéma hollywoodien. Pour des raisons que j’ignore, les auteurs hollywoodiens (et les autres) semblent convaincus que le public a besoin de belles histoires d’amour éternelles, a besoin de fantasmer sur le coup de foudre, a besoin de croire en un idéal amoureux neuneu. Et peut-être est-ce le cas. Les gens ont besoin de rêver paraît-il. Il y a, à mon sens, une différence entre le rêve et la bêtise. Surtout quand ces idéaux sont projetés sur des enfants ou des adolescents prêts à les gober.
Aussi, il est notable que les films d’amour hollywoodiens-like se limitent à raconter la rencontre – ce fameux coup de foudre -, mais rarement ce qu’il se passe après. Non, après, c’est le générique.
Quelques exemples parmi les plus connus : Titanic (là c’est encore mieux car l’amoureux meurt tragiquement), Amélie Poulain, Love Actually (qui cumule toutes les variantes possibles du genre), etc.
Cette caractéristique est, en plus, de mon point de vue, amplifiée ces dernières années avec le retour des grands super-héros plein d’amour à donner (y compris pour leur nation), et des comédies façon années 50.
Certes, il y a une large mouvance de drames remplis de femmes infidèles et de maris luxurieux, mais on tombe souvent dans le drame existentiel de la Desperate HouseWife, sans réelle perspective sur le sentiment amoureux en lui-même.
Vite fait, seul Le Lauréat de Mike Nichols avec sa scène finale silencieuse marquait le coup en suggérant le vide à venir après l’histoire d’amour – et il date de 1967 quand même.

Blue Valentine se place à l’inverse des films sus-cités en choisissant de décrire la fin du sentiment amoureux – et l’illusion du coup de foudre. Il n’est pas le seul, mais il a la double particularité de se situer peu de temps après le coup de foudre (les héros sont encore jeunes) et de ne pas introduire d’amants ou de maîtresses.
Via une narration elliptique assez remarquable (où Cianfrance ne prend pas le public pour des ânes en faisant profusion de panneaux « auparavant », « cinq années avant », « retour dans le présent », « ça va vous suivez ? » façon Almodovar), Blue Valentine relate en parallèle, à travers plusieurs saynètes, la rencontre entre Dean & Cindy (Cendrillon ?) et leur « week-end de la dernière chance », plusieurs années plus tard.
La partie « rencontre » est assez typique d’une histoire d’amour cinématographique (le gentil héros, la demoiselle en détresse, le vilain ex…) mais suffisamment portée par ses acteurs pour fonctionner. La partie « rupture », ancrée dans un quotidien plus délétère, fonctionne davantage. Cianfrance, épaulé par ses deux acteurs, réussit à retranscrire l’atmosphère étouffante, déprimante, … propre à la fin du sentiment amoureux. Les moments de joie touchants entre Dean & Cindy dans la partie « rencontre » sont ainsi contre-balancés par la dureté et l’âpreté de leur relation dans la partie « rupture ». Cianfrance oppose deux récits, l’un où « tout fonctionne » entre les 2 personnages, et l’autre où « rien ne fonctionne ».

Emballée par une mise en scène très crue, ancrée dans le réel (Cianfrance filme ses acteurs de près), Blue Valentine est un film touchant et sans concession sur la naissance et la mort du sentiment amoureux.
Il faut rendre aussi hommage à Ryan Gosling et Michelle Williams, tous deux remarquables de justesse, qui donnent vie à leurs personnages, et se livrent totalement – certaines scènes sont vraiment dures – et permettent à Blue Valentine d’être autre chose qu’une simple mise en perspective de l’amour, et de s’affirmer en drame moderne, incarné et inspiré sur le modèle amour/famille/travail qui n’a plus sa place dans le schéma social actuel.

A.K.

2 thoughts on “Blue Valentine (Derek Cianfrance, 2010)

  1. « Surtout quand ces idéaux sont projetés sur des enfants ou des adolescents prêts à les gober. »

    Tiens, c’est marrant, je viens de revoir Nowhere de Gregg Araki, il reste le meilleur remède pour la jeunesse.

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