Démineurs (Kathryn Bigelow, 2008)

demineursCette absence de jugement, cette acceptation de la guerre en tant que substitut d’un rêve suburbain obsolète est une profonde marque d’intelligence du film de Kathryn Bigelow.

[article initialement paru sur l’Insecte Nuisible]

Je sais, c’est honteux, mettre en avant l’Oscar du meilleur film sur un blog aussi intraitable, on aura tout vu. Mais, voilà, c’est Kathryn Bigelow et j’aime Kathryn Bigelow.

En plus, cette récompense académique étant habituellement attribuée à de grosses limaces boursouflées comme Chicago, Shakespeare in Love, Million Dollar Baby et j’en passe, pour une fois que ce n’est pas le cas, ce serait dommage de ne pas en parler.
C’est aussi l’occasion de souligner qu’il ne faut pas jeter en bloc le cinéma hollywoodien car il est encore capable de produire des films marginaux – certes sur un matériau de base hollywoodien.

Démineurs (The Hurt Locker) est donc le meilleur film sorti en 2009, une année à bien y regarder totalement apathique (enlevez Morse et The Box, qu’est-ce qu’il reste ?). Cette apathie explique en partie le succès inattendu aux Oscars et l’unanimité critique que ce film a reçus dans son pays [et qui, soit dit en passant, confirme un certain revival des années 80].
Inattendu, car si, au premier abord, ses qualités purement esthétiques justifient son intérêt, Démineurs demeure une production atypique, s’appuyant en outre sur un contexte essoufflé (la guerre en Irak) ayant suscité peu de films mémorables (à part ceux de Brian de Palma et de Peter Berg, c’est zone morte). Qu’on se rassure, dans Démineurs, la guerre en Irak on s’en cogne ; le propos est tout autre, et ce malgré une certaine propagande pré-Oscars à vouloir faire du métrage un pseudo-hommage aux militaires qui risquent leur vie pour bla-bla-bla [ceci étant, si cette publicité honteuse a aidé le film à gagner l’Oscar, on ne va pas se plaindre].
Dans tous les cas, c’est son atypisme qui légitime réellement sa présence ici.

Commençons par la mise en scène, puisque Kathryn Bigelow est devenue au passage la première femme obtenant l’Oscar de la meilleure réalisatrice – une reconnaissance tardive, mais logique pour celle qui a accouché à ses débuts de la meilleure scène de sexe de l’histoire du cinéma.
Démineurs détone de cette mauvaise habitude de « ne surtout pas filmer ce qu’on filme ». La majorité des films américains actuels sont réalisés à la règle graduée suivant un académisme austère. Leur mise en scène conventionnelle n’est pas conçue pour donner corps à ce qu’elle représente, elle est juste calibrée pour être conforme aux attentes du public. Certes, elle est généralement efficace ; en revanche, elle est totalement dénuée de sens.
Dans Démineurs, nous ne sommes plus dans une réalisation fonctionnelle, mais dans la recherche permanente du plan, du cadre, du mouvement qui va traduire l’état d’esprit ou le positionnement des personnages : nervosité de la caméra portée ; attentisme et angoisse du plan large ; urgence et inéluctabilité du plan-séquence. Kathryn Bigelow alterne les échelles : les vues d’ensemble pour situer l’action ; les vues embarquées pour traduire l’action. Ainsi, le spectateur n’est plus simple observateur ; son regard est intégré à l’action, il a conscience des mêmes repères spatio-temporels que l’équipe de déminage. Plus intéressant en regard de l’intrigue (rappelons que Démineurs suit le quotidien en Irak d’une escouade de démineurs), chaque séquence de désamorçage est personnalisée par sa mise en scène qui s’adapte à la narration propre à chacun de ces « épisodes ».
Ces épisodes sont prenants, là où les scènes d’action d’un film lambda au mieux se laissent regarder, au pire sont répétitives.
Ce soin porté à la réalisation est amplifié par le travail sur la photographie qui donne au film une teinte moyen-orientale nécessaire à sa crédibilité. On appréciera notamment le rendu de la lumière et, comme souvent chez Kathryn Bigelow, les scènes crépusculaires ou nocturnes.

Rien que dans sa mise en scène Démineurs s’oppose donc aux courants actuels, en donnant par ses choix cinématographiques du sens à la matière filmée. La caméra n’est plus seulement un moyen de retranscription, mais un langage exprimant l’action au lieu de la filmer prosaïquement.

Point suivant (après tout me diront certains, la réalisation on s’en moque, le principal c’est que ça reste lisible) : la narration (un point qui, si vous êtes attentifs, m’est cher).

Le scénario de Démineurs écarte la structure classique « situation initiale / événement perturbateur / péripéties / résolution / état final » pour proposer une succession d’épisodes. On suit au quotidien, sur une trentaine de jours, le travail d’une équipe de déminage – il ne s’agit pas d’un mode continu façon télé-réalité, mais d’un regard porté sur plusieurs missions effectuées. Certains épisodes sont indépendants, d’autres entrent en résonance ; le regard des démineurs envers leur travail et entre eux évolue. Même si les relations entre les personnages constituent l’un des fils rouges du film, sa narration ne repose sur aucun schéma type. Kathryn Bigelow et son scénariste portent un point de vue de l’intérieur sur l’équipe ; les spectateurs sont amenés à forger leur propre point de vue depuis cette focale. Là où les films traditionnels imposent un sens pré-établi à leur intrigue (et donc connu à l’avance par les spectateurs), Démineurs propose à son audience de rechercher eux-mêmes un sens aux événements dont ils sont témoins.
À ce titre, la tentative du sergent James de venger la mort d’un jeune irakien échoue – d’autant qu’elle part d’une méprise. Dans ce ratage, on peut lire l’échec de la recherche d’un sens narratif traditionnel (le film aurait pu basculer dans le schéma classique et devenir une histoire de vengeance à partir de l’événement perturbateur que constitue la mort du jeune irakien).

Cette démarche forcément stimulante est mise en perspective par son usage moderne de l’archétype du héros. Dans Démineurs, Kathryn Bigelow s’inscrit dans le décalage proposé par McTiernan dans Die Hard, Die Hard 3 et Last Action Hero (rappel : un homme de la rue devient un héros de film d’action / un héros de film d’action est envoyé dans la rue / un héros de film d’action est envoyé dans le monde réel). En l’occurrence, la réalisatrice et son scénariste reprennent le principe de Die Hard 3 en envoyant leurs « héros » dans la rue pour accomplir des missions imprévisibles et face à des spectateurs indifférents, voire complices et hostiles (voir notamment la scène où ils se font caillassés par des gamins) – l’une des grandes forces du film étant la retranscription de cette menace permanente.
Après avoir relégué en second rôles (voire tués) les acteurs connus (aka les héros attendus) – Guy Pearce, David Morse et Ralph Fiennes – Kathryn Bigelow met en avant des héros aux physiques communs, menés par l’excellent Jeremy Brenner, en s’attardant sur les « coulisses » des scènes d’action : les pauses entre les missions, le temps mort du soir… La réalisatrice filme avec autant de soin et d’implication les scènes de désamorçage que les cut scenes – des passages d’un quotidien absents d’une intrigue archétypale (puisque dans celle-ci chaque scène doit avoir une fonction dans le déroulé de l’intrigue ; alors que dans un film comme Démineurs sans réelle intrigue, chaque scène est autosuffisante et n’a pas besoin de justification contextuelle).
Ce décalage s’accentue à la fin du film quand les héros de guerre sont renvoyés en repos chez eux – dans la réalité. Bigelow va alors au-delà de la fin traditionnelle du film d’action pour dévoiler leur quotidien. Il fait gris ; le héros fait ses courses comme un couillon ; il s’emmerde à jouer avec son gamin moche ; sa femme n’a rien à branler des actions héroïques qu’il a menées. Dans la réalité, les héros sont des gens comme vous, qui se font chier (certes, je simplifie, mais sur le principe c’est génial).

Dernier axe de différenciation entre Démineurs et un blockbuster à 150 millions : le propos.

Loin de dérouler un discours bien pensant, à tendance écologiste, sous couvert d’un marketing matérialiste, et prompt à dénoncer les mondes virtuels, Démineurs adopte une position là encore inverse à la norme. En replaçant le héros dans son contexte quotidien, dans le monde réel, dans un environnement inadapté, Bigelow montre que cet environnement est incompatible avec son individualité ; et, à l’inverse, que cette individualité ne peut s’épanouir que dans l’accomplissement des missions de déminage, leurs conditions extrêmes et leur aura irréelle. N’entrant jamais comme on l’a dit dans aucun discours politique (du genre « les démineurs travaillent pour la paix »), le film de Kathryn Bigelow se contente de montrer dans son épilogue qu’il y a d’autres réalités que celle du quotidien. Il est alors facile d’extrapoler et de faire un rapprochement avec les FPS militaires – même si je doute que ce soit l’objectif premier de la réalisatrice qui semble avant tout fascinée et motivée par le côté obscur de la réalité et les bad boys (le sergent James se posant comme un décalage militaire du Severen de Near Dark). La narration par « niveaux » du film et l’utilisation de nombreuses vues subjectives, même si elles sont là pour renforcer l’immersion, nous y obligent – en notant qu’un des passages hors mission montre un des coéquipiers de James jouer à un FPS. Souvent décriés et cloués au pilori dans des reportages télévisés abracadabrants, les jeux vidéos sont présentés à la populace comme étant violents et coupant les joueurs de la vraie réalité de la vraie vie [un peu comme l’étaient les jeux de rôles dans les années 80]. Une vaste fumisterie, il va de soi, mais qui est celle que véhicule un certain film dont on m’oblige à taire le nom et qui est proclame le débranchement de tout avatar pour sauver notre belle planète bleue (sic). Au contraire, Démineurs prend le parti d’être objectif et de montrer que c’est dans cette réalité extrême et en quelque sorte virtuelle que le héros / le démineur / l’hardcore gamer s’épanouit et devient réel – « War is a drug » prévient une citation en préambule du film. Cette absence de jugement, cette acceptation de la guerre en tant que substitut d’un rêve suburbain obsolète est une profonde marque d’intelligence du film de Kathryn Bigelow.

La force de sa réalisation, alliée à une narration hors-norme, impose Démineurs comme une œuvre ancrée dans son temps, à la mise en scène impliquée et personnelle, réflexive et novatrice, et soucieuse de ne pas délivrer de pseudo-messages à l’emporte-pièce, mais de montrer la réalité telle qu’elle est – ou plutôt les réalités telles qu’elles sont.

A.K.

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