Detachment (Tony Kaye, 2011)

detachmentÀ mon sens, le seul film récent à traiter frontalement du problème de l’éducation. L’antithèse de l’onaniste et franchouillard Entre les murs.

A écouter aussi sur Salle 101 – L’Émission du jeudi 22 novembre 2012

Detachment est en ce qui me concerne LE film de l’année 2012. Il y a tous les ans 1, 2 voire 3 films qui vous touchent, marquent personnellement. Detachment est de ceux-là.

Detachment marque le retour de Tony Kaye. Ce britannique d’une soixante d’années iconoclaste, excentrique, homme à tout-faire (réalisateur de clips musicaux publicitaires, de documentaires, musicien, peintre, comédien….) est entré sur le devant de la scène en 1998 avec son premier long métrage American History X, un film brillant, mais imparfait, sur le milieu néonazi américain. La production du film a rencontré beaucoup de problèmes, opposant Tony Kaye au studio et à Edward Norton sur le montage final du film (Tony Kaye a désavoué le film, a demandé à ce que son nom soit retiré du générique, a été jusqu’à faire publier des pubs dans les magazines pour dire que le film était mauvais). Depuis il se traîne une réputation de fou et d’infréquentable.

Depuis, il a sorti en 2006 un documentaire colossal sur la question de l’avortement aux Etats-Unis, Lake of Fire, considéré comme LA référence définitive sur le sujet (que je n’ai pas vu, mais que je vais voir, et je reviendrai vous en parler). Il a failli faire son 2e film en 2010, Black Water Transit, mais la société de production a fait faillite avant la fin de la production.

Detachment est donc son réel deuxième long-métrage de cinéma, près de treize ans après American History X.

Dans Detachment, Tony Kaye s’intéresse une fois plus à un sujet social brûlant : l’éducation. On suit y Henry Barthes, interprété par Adrian Brody, un professeur suppléant lors de son remplacement dans un lycée de seconde zone. Le film a de nombreux fils directeurs (il n’y a pas 1 histoire à proprement parker), on peut en retenir 3 principaux :

  1. La vie du lycée (Henry, les élèves, les professeurs) (Le lycée est en pleine banqueroute, la directrice fait sa dernière année avant sa mise à la porte ; les professeurs doivent suivre des réunions sur les nouvelles méthodes d’éducation, pour revaloriser l’école qui n’est plus rentable).
  2. La relation entre Henry et Erica une prostituée mineure, qui l’a aguiché une nuit (parce qu’Henry erre la nuit dans les rues) ; il finit par la ramener chez lui par pitié, et il va s’occuper d’elle quelques semaines pour essayer de la faire « rentrer dans le droit chemin » (à travers Erica, Henry fait ce que sa mère et son grand-père n’ont pas su faire ; et ce qu’il n’arrive pas vraiment à faire à l’école avec ses élèves).
  3. Henry s’occupe de son grand-père sénile en maison de retraite (grand-père dont on comprend à demi-mots qu’il est responsable du suicide de la mère d’Henry, victime d’abus sexuel dans sa jeunesse).

C’est un film qui n’est pas académique, avec une narration traditionnelle, une démonstration pédagogique, des cadrages aux millimètres… On est à des lieux par exemple d’Entre les murs, ce pensum onaniste français (en France, on aime bien réfléchir, s’asseoir sur une table et se caresser en réfléchissant sur des notions comme l’école, la République, tout ça). Dans Detachment, les tables on s’assoit pas dessus pour philosopher, on les balance, on est dans la réalité, on est dans l’action.

Le film est composé d’un collage de saynètes sur Henry, sur d’autres professeurs… Un peu comme si on avait un album photo, que Tony Kaye visitait les ruines du système éducatif américain (qui est aussi à l’abandon que le nôtre je vous rassure). Le film a un ton très brut, proche du documentaire par moments (de nombreuses scènes sont sur le mode de la confession : Adrian Brody face à la caméra qui se confie…) ; visuellement, le côté patchwork est un peu déstabilisant au premier abord ; petit à petit, on s’habitue à la patte de Tony Kaye qui a une vraie personnalité de cinéaste. C’est un film qui ne ressemble à aucun autre. Et ça c’est bien.

Donc, je le disais, on n’est pas dans un film démonstratif, discursif, mais dans un cinéma du réel. Tony Kaye ne donne aucune leçon de morale ou de pédagogie, il filme juste avec une empathie incroyable les professeurs, les élèves ; et son propos dépasse rapidement le cadre du lycée.

L’une des façons de voir la santé d’une société est de regarder son système éducatif. C’est ce que fait Tony Kaye. Ce n’est pas le système éducatif en lui-même qui est la cible du réalisateur (l’état du système éducatif n’est qu’un symptôme), mais le rôle des parents dans l’éducation (sujet similaire à The Secret). Il y a une scène que je trouve extraordinaire : le lycée organise la traditionnelle rencontre parents / professeurs ; et il n’y a que les professeurs (avec marqué au tableau : Où sont les parents ?). Pour Tony Kaye, ce n’est pas un quelconque système qui est en faute, défaillant, mais bel et bien les hommes qui le composent, les parents qui abandonnent leurs enfants (film très personnel car Tony Kaye a lui-même abandonné sa fille à une époque). [À noter que cette position a été jugée « réactionnaire » par les journaleux de la presse bobo parisienne qui aiment confier leurs enfants à L’École De La République en se dédouanant de toute responsabilité éducative]

C’est donc un film très glauque, pessimiste (il n’y a pas de solution, il n’y a pas de réforme à apporter) ; on a cette impression de champs de ruines tout au long du film, d’une société à l’abandon où errent les enfants et les enseignants, chacun de leur côté.

L’unique lueur d’espoir est la relation entre Henry et Erica, qui n’est pas toute rose, mais par laquelle le cinéaste essaye de montrer que l’éducation d’un enfant ne se fait pas dans l’école mais à la maison. Que les solutions à trouver sont à trouver en dehors de l’école.

Au final, on a un film magnifique, d’une force incroyable (une fois l’effort fait de rentrer dans la grammaire visuelle de Tony Kaye), avec des acteurs denses et à fleur de peau (Adrian Brody, capable du meilleur comme du pire, est là à son meilleur). Le sujet de l’éducation, au sens large, ne peut pas être traité à la légère par des beaux parleurs, pour parler d’un sujet aussi grave, aussi crucial dans le fondement social, soit on y va, soit on n’y va pas, et Tony Kaye y va, et ça donne, j’insiste, l’un des films les plus vrais, les plus passionnés, les plus importants de ces dernières années. Et, à mon sens, le seul film récent à aborder frontalement le problème de l’éducation.

A.K.

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