Eva (Kike Maíllo, 2011)

evaUn film de science-fiction espagnol beau, triste et intelligent.

A écouter aussi sur Salle 101 – L’Émission du jeudi 1er novembre 2012

Le cinéma de genre espagnol (plus largement de langue hispanique) est depuis une bonne dizaine d’années le plus intéressant, le plus moderne, le plus novateur… (Jaume Balaguero, Alex de la Iglesia, Guillermo del Toro, Paco Plaza, Nacho Cerda…) (pourquoi ? je ne sais pas) (est-ce que ça va durer ? je ne sais pas). Quand on dit « Cinéma de genre », ça comprend la science-fiction.

Eva est un film espagnol (un premier film étonnant de qualités pour un premier film) sorti en mars dernier en France, dans une indifférence assez générale (mais les français ont des goûts discutables), alors que c’est, à mon sens, peut-être LE film de science-fiction notable de l’année.

Eva se déroule dans un monde qui ressemble au nôtre (un esthétisme années 80), à ceci près que la robotique y est plus développée, et que des robots d’usage courant ont intégré la société (robots fonctionnels non humanoïdes). Les robots humanoïdes sont au stade de prototypage, il y en a moins d’une dizaine (on va y revenir). Et c’est tout, on n’est pas du tout dans un monde futuriste baignant dans une lumière bleutée avec de la réalité augmentée, des cyborgs, etc… c’est vraiment la société actuelle avec juste un décalage apportée par la robotique.

On suit un roboticien, Alex, un trentenaire, l’un des meilleurs de son pays, qui après dix ans d’absence revient à la faculté de robotique où il a acquis sa renommée – à Santa Irena, une petite ville des Pyrénées. Il revient, car étant l’un des meilleurs de la profession, la faculté lui demande de travailler sur la conception du premier garçon humanoïde – uniquement sur la conception de l’esprit, de l’intellect, de ce qu’on pourrait appeler l’arbre des sentiments du robot.

À côté de ça, Alex va renouer avec son frère et la femme de celui-ci. Petit à petit, au fil du film, on va comprendre qu’il s’est passé des choses dix ans auparavant, que la femme de son frère était son ex, etc, un triangle amoureux (a priori) classique. Ce qui est surtout intéressant, c’est la relation qu’Alex va nouer avec Eva (cf. titre), leur fille d’une dizaine d’années, une adolescente extravertie dont il va s’enticher et qu’il va prendre pour modèle pour concevoir l’esprit de son robot. Tout le film va s’articuler de la relation entre lui et Eva, presque un jeu de séduction (dont évidemment on finit par se demander si ce n’est pas sa fille) ; cette relation est mise en parallèle avec la constitution de l’arbre des sentiments du robot.

Le film est assez court (1h20), c’est un drame assez lent (il n’y a aucune scène d’action), qui maintient une certaine tension grâce au flash-forward de début de film (l’ex du héros meurt) – on sait qu’il y a une issue dramatique, et peu à peu les raisons de cette issue dramatique, et de ce qu’il s’est passé il y a dix ans, se dessinent.

Voilà pour l’histoire. Ce qui est intéressant dans Eva, c’est que, du coup, ce n’est pas la robotique qui est au premier plan, mais les relations entre les 4 personnages, le drame humain qui se joue, un drame assez classique au départ, mais pas tant que ça à l’arrivée. On n’est pas dans du Asimov (« les robots comment ça marche », avec une intrigue policière ; dans Eva les lois de la robotique, on s’en cogne) ; on n’est pas non plus dans du Spielberg à grands coups d’effets spéciaux clinquants et d’histoire disproportionnée ; on est dans un récit intimiste où les aspects robotiques mettent en perspective les sentiments humains des personnages (à un stade où on essaye d’améliorer la sensibilité des robots, la question se pose de reproduire des sentiments humains sur des robots). La plupart des aspects robotiques sont au second plan dans le film ; cela ne les empêche pas d’être très soignés. 3 robots en particuliers :

  • la carcasse métallique de l’enfant humanoïde sur lequel Alex travaille (c’est autre chose que des singes en images de synthèse)
  • le chat d’Alex (e plus beau chat robot de l’histoire du cinéma)
  • le serviteur que la faculté adjoint à Alex (un humanoïde), c’est pas du Robin Williams, ni du Star Trek

Techniquement, le film est assez irréprochable. Bien réalisé, les acteurs sont solides (pas des superstars, mais des acteurs, jeunes ou vieux, assez établis en Espagne voire ailleurs), les effets spéciaux sont réussis, très bien intégrés.

Au-delà des aspects techniques, la démarche est enthousiasmante, à la fois en se situant dans un présent parallèle (une certaine mode actuelle) (comme si le futur ne faisait plus rêver), et en mettant en second plan l’imagerie SF pour mieux construire un récit humain (et pas un catalogue de clichés de SF) – un peu comme Monsters où l’invasion extra-terrestre était un prétexte à un voyage en Amérique latine, à des rencontres humaines. Monsters , Eva, The Box, Sky Crawlers participent d’une « science-fiction mature », d’une « Nouvelle science-fiction ».

Eva est un film agréable, très joli, très triste. Le film se déroule dans un lieu unique, une petite ville de montagne, enneigée. La neige, quand c’est bien filmée, ça donne souvent un esthétisme glacé (Morse), ça accentue l’isolement des personnages, ça assourdit, souligne les silences, ça contribue à la tristesse générale du film. En même temps, ça fige un peu les choses, le temps, ça participe de cette atmosphère années 80.

Le seul reproche qu’on pourrait faire est peut-être ce flash-forward artificiel (qui en même temps évite aussi à un certain public de s’ennuyer). Car dès que le fil narratif rejoint ce passage (qui n’est pas le meilleur), il reste encore dix minutes, et pour moi ces dix dernières minutes sont les meilleures, quand le film est dans l’inconnu, qu’on ne sait pas ce qui va se passer (la science-fiction est un genre de l’inconnu). C’est là que le film décolle, passe dans la catégorie au-dessus – de celles des films agréables (avec toutes les qualités que j’ai évoquées) à celles des films qui durent, qui restent, qui marquent, qu’on emporte avec soi.

A.K.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>