Killer Joe (William Friedkin, 2011)

joeOn ne peut que se réjouir que, à plus de 70 ans, l’un des cinéastes du Nouvel Hollywood ait encore l’énergie et l’audace de dynamiter la tranquille routine des majors américaines.

Il y a des films qui, dès les premières images, savent parler au public.
Un jeune homme tambourine pendant plusieurs minutes, sous une pluie battante, aux cloisons de tôle d’une caravane. La porte de cette dernière, située en haut d’une volée de marches, finit par s’ouvrir sur (vue subjective depuis les yeux du jeune homme ; gros plan) la chatte luxuriante de sa belle-mère, tout juste revêtue d’un tee-shirt.
Je ne sais pas vous, mais là, on ne peut que se dire que ça commence bien, et qu’on va naviguer loin des eaux paisibles du mainstream hollywoodien.

Comme son précédent film, Bug, Killer Joe est l’adaptation d’une pièce de théâtre des années 90 de Tracy Letts, également co-scénariste des deux films. On y suit la rencontre entre une famille américaine fauchée et endettée (le père ivrogne bon à rien, la belle-mère salope, le fils naïf, la fille illuminée) et Killer Joe, un assassin que le fils va mandater pour tuer sa mère, une mère indigne alcoolique, afin de toucher l’assurance vie de celle-ci, soit la somme dérisoire de 50 000 dollars à se partager avec l’exécutant.

La force de Friedkin / Letts repose dans le dosage de l’inquiétant et du délirant (un mélange qui peut en dérouter certains, j’imagine). On savoure d’abord comment l’ambigu Killer Joe s’immisce dans la famille (en guise de caution, il décide de s’installer dans la caravane et de se taper la fille), puis comment il fait sortir de ses gonds le schéma narratif auquel le pitch initial devait mener, et, enfin, comment il fait plonger le film dans l’absurdité, détruisant, singeant, moquant les motivations des personnages (ainsi que les archétypes du père, du jeune héros, du justicier et de la jolie princesse – peinture acide et sarcastique du modèle américain).

L’histoire est différente mais le cheminement et le fonctionnement de Killer Joe sont similaires à ceux de Bug [3] : un lieu unique, auquel la caméra de Friedkin donne une consistance [2], un cheminement narratif qui s’appuie sur les personnages (avec des acteurs qui jouent tous le jeu [1]), et une folie générale qui contamine tout le monde, audience comprise. Tout cela donne une espèce de cinéma de genre assumé et déviant, sordide et hilarant – un peu comme du Araki (même si l’univers de ce dernier reste plus teen).

[1] mention spéciale à Matthew McConaughey en Killer Joe, qui monte en puissance tout au long du film, et à Juno Temple (vue justement chez Araki) qui sublime toute la première partie du film, en incarnant une jeune vierge illuminée dont la douce folie se conjugue à merveille à celle son amant forcé).

[2] comme dans Bug, Friedkin montre un savoir-faire indéniable pour planter un décor, faire ressentir le cloisonnement et l’oppression ressentis dans un lieu clos. Cette menace physique (les murs pèsent sur les personnages) me parait être l’un des ingrédients essentiels qui font que les deux films « fonctionnent », en rendant crédibles, palpables les peurs et la folie des personnages. Imaginez les mêmes films, filmé à la française, dans un deux-pièces cuisine…

[3] dans un motel perdu, une femme se lie avec un étrange individu dont la paranoïa insectoïde va la contaminer peu à peu, avant que tout deux plongent dans un délire paranoïaque sans issue. Porté par l’excellent Michael Shannon (l’excellent Take Shelter), Bug est une farce jubilatoire et passionnante. Très recommandable.

William Friedkin est un cinéaste que je connais très mal, tout juste ai-je vu un vieux thriller avec Al Pacino, Cruising (La Chasse), plutôt sympathique ; quant à L’Exorciste, j’ai dû m’endormir devant, comme devant quasiment tous les films d’exorcisme.
Aussi je ne tirerai aucune conclusion quant à la portée des deux derniers films de Friedkin en regard de l’ensemble de sa filmographie, mais on ne peut que se réjouir que, à plus de 70 ans, l’un des cinéastes du Nouvel Hollywood ait encore l’énergie et l’audace de dynamiter la tranquille routine des majors américaines (un peu comme Coppola dans son récent Twixt). C’est toujours ça de pris.

A.K.

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