Le Retour des morts – John Advide Linqvist

mortsUn joli roman de « zombies » atypique, sensible et personnel sur l’apprentissage du deuil. Une façon interstitielle d’utiliser le genre pour faire autre chose que du genre.

[à lire aussi sur Killing Keira : Morse, de Tomas Alfredson & John Ajvide Lindqvist]

A écouter aussi sur Salle 101 – L’Émission du jeudi 13 septembre 2012

John Advide Lindqvist est un romancier suédois de 43 ans dont on a beaucoup parlé il y a quelques années pour le roman Laisse-moi entrer, son premier, qui a été adapté 2 fois au cinéma – une fois par un suédois (Tomas Alfredson, La Taupe), brillamment sous le titre Morse, puis une fois par Hollywood pour un remake sans intérêt.

Publié tardivement en France suite au succès du film par les éditions Télémaque, Laisse-moi entrer date quand même de 2004. Entre temps, Lindqvist, surfant sur le succès de ce premier roman, en a écrit d’autres (autour d’1 par an), devenant un peu le « Stephen King suédois » (une appellation qui n’est pas fausse sans être vrai).

Dans Laisse-moi entrer, Lindqvist s’attaquait à un thème rabattu et à la mode : celui des vampires. Heureusement, son vampire n’était pas un vampire aux différents sens où on l’entend traditionnellement en littérature, mais une figure symbolique, (je cite) « un être de lumière », un double du héros qui fuyait une réalité sordide en s’incarnant en sorte dans un archétype fantastique. Partant d’un thème fantastique rabattu, Lindqvist faisait de son roman un roman social, intimiste et mystique (pour ne pas dire religieux).

Si je rappelle ça, c’est que dans son second roman (2005), Le Retour des morts, il fait pareil. Il s’attaque au thème fantastique devenu à la mode juste après les vampires : les zombis. Un thème dont on a quand même pas mal fait le tour. Et là encore Lindqvist en fait autre chose qu’un roman de zombies comme on a l’habitude d’en lire.

L’histoire du Retour des morts se passe à Stokholm du 13 au 17 août 2002. Dans la soirée du 13 août, après un violent orage magnétique, les morts se réveillent – mais attention pas tous, seulement ceux qui sont morts il y a moins de 2 mois, soit un peu moins de 2000 morts. L’histoire suit plusieurs personnages confrontés au retour de proches décédés récemment. Le premier, c’est un trentenaire, un comédien de stand-up (c’est un peu le double de l’auteur – Lindqvist était comédien de stand-up avant d’être romancier), et dont la femme est morte d’un accident de voiture le soir du réveil – juste avant le réveil donc. Il va donc devoir expliquer à son fils d’une dizaine d’années que sa mère est morte mais en fait non (ce qui est très gai comme vous vous en doutez). Le 2e c’est une vieille dame dont le mari va revenir de la morgue – une croyante, ce qui va permettre à Lindqvist de mettre un peu en perspective le retour des morts face aux croyances religieuses (là on va avoir des passages à la SK où elle va commencer à avoir des visions de la sainte vierge). Le 3e personnage c’est un vieux journaliste, qui va être aux premières loges des premiers réveils à la morgue dans l’hôpital central de Stockholm, et dont le petit-fils, un garçon de 5/6 ans est mort il y a pile 2 mois ; voyant ce qu’il se passe, il va se dépêcher d’aller déterrer son petit-fils au cimetière ; on va suivre tout son périple avec sa fille (la mère) et le cadavre ambulant de son petit-fils, pour échapper aux autorités qui pendant ce temps-là pataugent complètement, mettent les morts sous quarantaine, rédigent à la hâte des décrets sur les droits des morts et finissent par les cantonnés dans des HLM. Le dernier point de vue c’est celui de la petite-fille de la vieille dame, une adolescente rebelle qui a des pouvoirs d’empathe ; c’est à travers elle que Lindqvist va donner une vision d’ensemble, un recul sur les événements.

Je pense qu’on le voit : on n’est pas dans un survival, un roman d’horreur avec des scènes d’actions. Le récit est très court, et s’étale sur très peu de temps ; rien dans le retour des morts ne sera résolu (le pourquoi, le comment ça va se passer après, etc). En revanche, ce qui va se résoudre, en tout cas pour certains des personnages, c’est le deuil. Comme dans Laisse-moi entrer, Lindqvist parle de toute autre chose que d’une histoire de revenants, il parle uniquement de deuil, de la réaction de proches face à la mort puis au retour des morts – en étant confrontés à ce qu’ils sont devenus : des organismes répugnants, décomposés – Lindqvist n’épargne aucun détail dans la description des morts – qui n’émettent que des borborygmes, et qui ne fonctionnent apparemment que dans des réflexes de leurs vies passées. On va par exemple suivre le personnage du grand-père qui va tenter de rendre à nouveau vivant son petit-fils, en le soignant (en lui mettant de la crème sur le corps), en lui donnant le biberon, en essayant de le faire jouer.

Donc, tout cela, autant le dire n’est pas joyeux, est même très triste.

Il faut souligner que c’est un roman personnel : l’un des personnages fait le métier de Lindqvist ; le père de Lindqvist s’est noyé => l’un des personnages finit au final par affronter une incarnation de la Mort, personnifiée par noyé qui sort de la mer.

Le retour des morts est un roman socialement désabusé, comme Laisse-moi entrer, désabusé face à les façons dont au final la société traite ses morts, mais on retrouve aussi le côté mystique aussi de LME (dans le questionnement du devenir de l’âme de ces morts revenus sur Terre), un côté mystique (un élément fantastique que vous découvrirez à la lecture), qui quelque part apporte un réconfort, une assistance pour supporter la réalité de la mort.

On conseille donc ce roman, à la fois atypique (je ne vois guère que Né avec les morts de Robert Silverberg qui s’en approche), à contre-courant des romans, des séries et des films de zombis d’aujourd’hui, et sensible. Après, il faut être prévenu, ça reste un roman, un joli roman, sur l’apprentissage du deuil. Vous n’allez pas vous marrer à chaque page.

A.K.

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