Lointain souvenir de la peau – Russell Banks

lointain_souvenir_de_la_peauLe Kid a commis une faute répréhensible, perdu dans une brume mêlant réalité / imaginaire engendrée par l’afflux d’images porno transitant sur le Web. Sur sa route, il faudra des animaux, un Professeur, un Écrivain, des Femmes pour petit à petit qu’il acquiert de la profondeur, qu’il ne soit plus virtuel (qu’il soit autre chose qu’un délinquant sexuel dont l’arrestation est visible sur YouTube) et qu’il prenne peau.

À écouter aussi sur Salle 101 – L’émission du 20 décembre 2012

Russell Banks est l’un des écrivains américains contemporains les plus importants [au-delà des effets de modes, des best-sellers, des auteurs post-modernes qui se la racontent et qui ne durent pas], dans la continuité des grands écrivains américains tels que Salinger et Raymond Carver.

Dans Lointain souvenir de la peau, on suit un jeune homme de 21 ans, dont on connait uniquement le surnom, le Kid, un délinquant sexuel qui vit avec son iguane sous un viaduc autoroutier reliant la ville et les îles hôtelières de la baie de Miami en Floride [Calusa = Miami]. Le Kid vit dans une communauté de délinquants sexuels qui vivent là, sous un viaduc, car la loi locale interdit aux délinquants sexuels d’habiter à moins de 800 mètres d’un lieu fréquenté par des enfants. Et il ne reste que : sous le viaduc, à l’aéroport et dans les marais. Aux Etats-Unis, les délinquants sexuels sont des parias (cf. le National Sex Offendry Registry sur FamilyWatchdog.us) où se côtoient tous types de délinquants (de l’exhibitionniste au véritable violeur criminel). Le Kid n’est lui-même pas un gros délinquant sexuel (il a passé son adolescence sur internet à mater des porno et à se masturber / Un jour, il se fait draguer par une fille mineure sur Internet, et finit par débarquer chez elle, sauf qu’il se fait attraper par la police).

Il arrive toutes sortes de mésaventures au Kid dans Lointain souvenir de la peau (sous la forme d’un roman initiatique en somme) que je ne détaillerai pas ; il va surtout faire la connaissance d’un professeur d’université (Le Professeur) qui s’intéresse à la communauté du viaduc, veut l’étudier, va interviewer le Kid… [et va même aller jusqu’à essayer de motiver la communauté à se structurer (surveillant, toilettes, élections…)]. Le Professeur est lui-même un marginal : génie, énorme (obèse boulimique), au passé mystérieux (il se prétend agent double, voire triple pour des agences gouvernementales…).]

Les points forts du roman (qui sont ceux de Russell Banks en général) :

  1. le soin apporté aux personnages principaux et secondaires (l’écriture est animée d’une volonté de compassion / de compréhension ; écrire est aller à la rencontre de l’autre)
  2. l’intelligence du propos (jamais manichéen, sans préjugé, sans recours à des solutions toutes faites ; on n’est dans une réflexion sociale de fond, sans prise de parti ; il y a chez Banks une volonté de compréhension des classes sociales qu’il met en scène) [et prendre une communauté de délinquants sexuels comme point central d’un roman, sans sombrer dans la caricature, il faut quand même le faire].
  3. la narration / le style : à la fois dense et pourtant très fluide, Russell Banks, d’un même mouvement, enchaine dialogues, pensées, descriptions, réflexions sociales, digressions géographiques et historiques… avec une fluidité et une poésie remarquables (et comme d’habitude remarquablement traduit par Pierre Furlan).

Les thématiques sont nombreuses, d’une richesse telle que je vais être très réducteur. Ce roman initiatique brasse les thèmes de la délinquance sexuelle (et de la paranoïa américaine sur le sujet) (nb : ce qui est considéré comme un délit d’une époque sont représentatifs de la mentalité de l’époque), de la pédophilie (en l’associant à l’icônisation des enfants dans le marketing moderne) et du mensonge au sens large (les mensonges que les gens racontent, des personnalités qu’ils se créent via leurs mensonges, des mensonges qu’ils finissent par se racontent à eux-mêmes…).

Les personnages principaux sont nommés uniquement par des surnoms : le Kid, Le Professeur, la Femme, L’Écrivain ce qui permet de raisonner à un niveau supérieur avec des fonctions sociales.

Ce qui est à mon sens très fort c’est que Russell Banks fait cette méta-littérature tout en ayant des personnages très humains. Il arrive en même temps à raisonner sur des modèles sociaux, sur les relations hommes / femmes / enfants, sur le rôle de la littérature, de l’éducation et à développer des histoires individuelles ; il y a des considérations de toutes échelles dans Lointain souvenir de la peau : économiques, historiques, géo-politiques, climatiques, intimes…

L’utilisation de pseudonymes pour désigner les personnages et le thème du mensonge renvoient aussi au thème principal du roman : Internet, auquel fait écho le titre. Russell Banks est très critique vis-à-vis d’Internet (Le Serpent), de son impact sur les adolescents concernant leur vision de la sexualité. Le Kid a été catalogué délinquant sexuel, a commis une faute répréhensible, perdu dans une brume mêlant réalité / imaginaire engendrée par l’afflux d’images porno transitant sur le Web. Sur sa route, il faudra des animaux, un Professeur, un Écrivain, des Femmes pour petit à petit qu’il acquiert de la profondeur, qu’il ne soit plus virtuel (qu’il soit autre chose qu’un délinquant sexuel dont l’arrestation est visible sur YouTube) et qu’il prenne peau.

Lointain souvenir de la peau est un grand roman, à lire évidemment, de toutes façon il faut lire Russell Banks (après que vous lisiez celui-ci ou un autre…).

A.K.

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