Machete (Ethan Maniquis & Robert Rodriguez, 2010)

sheMachete prouve que tous les cinéastes à la Ken Loach qui s’enlisent dans des mises en scène et des registres narratifs maussades ont fondamentalement tort. Emprunter un registre narratif « de genre » n’empêche pas de produire un film social.

[article initialement paru sur le Cafard Cosmique]

Après s’être fait remarquer dans les années 90 avec El Mariachi, Desperado, Une Nuit en enfer et The Faculty, notamment pour sa capacité à produire à peu de frais de bons effets spéciaux, Robert Rodriguez a connu un désintérêt certain des critiques – à raison – pendant sa phase Spy kids qui culmine en 2005 avec Les aventures de Sharkboy et Lavagirl en 3D, un nanar pour enfants surréaliste. Pas de chance, il perd pied également en 2003 avec Once Upon a Time in Mexico, fausse suite de Desperado et thriller politique assez confus. Heureusement pour lui (et pour nous), son adaptation de Sin City en 2005, avec un Mickey Rourke survolté, fait un carton, tant public que critique. Deuxième coup d’éclat, en 2007, son volet Planète terreur du projet Grindhouse de Tarentino séduit aussi public et critique, et éclipse le propre volet de Tarentino, un Boulevard de la mort bavard et constipé.
Les projets et annonces s’enchaînent alors pour Rodriguez, redevenu le cinéaste inspiré de ses débuts : Sin City 2, Red Sonja, Predators

Robert Rodriguez réalise, à l’occasion de Grindhouse, l’une des quatre fausses bandes-annonces accompagnant les longs métrages : celle de Machete, une mauvaise série B (ou Z) avec l’inusable Danny Trejo dans le rôle-titre du mexicain à la machette.
Devant le succès de cette fausse bande-annonce, Rodriguez finit par mettre en chantier la version longue de Machete.

On peut douter de prime abord de l’intérêt d’un tel chantier : réaliser consciemment un mauvais film de série B, alors que le cinéma actuel manque déjà de bons films de série A, B ou Z. En outre, la parodie ne fait guère plus recette, enterrée par la franchise des Scary Movies. Les Y a-t-il et La Cité de la peur n’ont pas de réels descendants.
Tout au plus a-t-on la garantie que le film sera correctement mis en scène, Rodriguez oblige, bien que son monteur habituel Ethan Maniquis soit aussi crédité au poste de réalisateur.

Là où Robert Rodriguez surprend agréablement son public, c’est que non seulement Machete tient la distance dans le registre parodique, mais aussi dans la thématique sociale.
Ce n’est pas entièrement une surprise puisque Rodriguez avait déjà détourné The Faculty en une représentation tragique du passage à l’âge adulte et Planète terreur en une réflexion belle et désabusée sur le couple – dans les deux cas, des reflets à peine voilés des expériences personnelles du réalisateur.

Robert Rodriguez ajoute aux éléments de la fausse bande-annonce de Machete – intégralement reprise dans le film –, de nouveaux ingrédients : un trafiquant de drogue, un sénateur véreux et un shérif raciste font alliance pour construire un mur le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis ; un agent de l’immigration (Jessica Alba) traque Machete ; à l’inverse, la responsable d’un réseau clandestin d’immigration (Michelle Rodriguez) prête assistance au héros.
En intégrant ces éléments dans Machete, Rodriguez poursuit la peinture mexicaine déjà entamée dans Desperado et Once upon a time in Mexico. Se déroulant côté US de la frontière mexicaine, Machete, sous des dehors rigolards, rend compte de la réalité d’une classe sociale, celle des immigrants mexicains (légaux ou illégaux) – dont font partie les parents du réalisateur.

Poussant plus avant l’icône du « desperado », Robert Rodriguez illustre avec les personnages de Machete et Shé le besoin de mythes, de sauveurs, de zorros. Alter ego humains des super héros américains inhumains (représentants de la glorification du rêve américain), Manito, Machete et Shé représentent l’esprit de révolution des peuples d’Amérique centrale, vivant encore dans l’oppression économique ou morale exercée par la politique américaine. Un esprit certes daté, mais, comme le démontre le film de Rodriguez, toujours d’actualité.

Alors, aussi étonnant que cela paraisse, au-delà de ses ficelles narratives de mauvais film de série B, Machete s’impose comme une peinture saisissante, sincère et touchante du peuple (au sens large) de Robert Rodriguez – un peuple qui ne croit plus aux lois mais qui croit encore à la justice, un peuple qui oppose un réseau d’individus aux murs d’un système, un peuple dont les héros meurent d’une balle dans la tête.

Machete prouve que tous les cinéastes à la Ken Loach qui s’enlisent dans des mises en scène et des registres narratifs maussades ont fondamentalement tort. Emprunter un registre narratif « de genre » n’empêche pas de produire un film social.
Loin d’être le film à bières à regarder entre potes en se tapant dans les cotes, Machete est un rendu poignant de la condition mexicaine, et, à ce jour, l’une des meilleures évocations cinématographiques de Che Guevara.

Pour ceux qui aiment les chiffres, Machete affiche un budget de 10 millions de dollars – à opposer par exemple aux 80 millions de The Expendables. Robert Rodriguez reste aussi le cinéaste surdoué de Desperado – à moins que ce ne soit les cinéastes hollywoodiens qui soient simplement mauvais (ce qui me paraît le plus probable).

A.K.

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