Malveillance (Jaume Balagueró, 2011)

mientrasMalveillance est un thriller prenant, atypique, sincère, touchant (pour autant que l’humanisme d’un monstre puisse vous toucher) et dans la lignée des (vrais) films de Balagueró.

Depuis le succès de saga Rec, Jaume Balagueró s’est imposé comme le fer-de-lance de la vague espagnole qui domine, de façon quasi-absolue, le cinéma fantastique de ces vingt dernières années. Une position justifiée vue les qualités du cinéaste, injustifiée vue le peu d’intérêt de cette saga en regard de ses précédents films (La Secte sans nom, Darkness et Fragile), et finalement dangereuse car son premier film post-Rec risque d’être justement reçu comme un Rec, et non comme un film de Jaume Balagueró – transition d’autant plus délicate qu’il était permis de penser que Balagueró avait en somme tirer un trait sur ses premières œuvres et qu’il était prêt à passer à autre chose.

Autre chose, d’ailleurs, c’est ce qu’il avait fait avec l’épisode À louer de la série Películas para no dormir – auquel le titre original de Malveillance semble faire écho (Mientras Duermes) -, un honnête thriller d’immeuble. C’est dans le même genre que s’inscrit son dernier film, prenant entièrement place (à deux, trois exceptions près), dans un lieu unique – une résidence urbaine. On aurait donc tort d’y voir une descendance directe des REC, mais plutôt une continuité avec le virage opéré avec À louer. On notera également qu’il s’octroie les services de l’excellent chef op’ Pablo Rosso, déjà à l’œuvre sur Rec, À louer, Les Enfants d’Abraham (de son compère Paco Plaza dont il faudra bien que je parle un jour) et Saint-Ange (de Pascal Laugier). Le monde des gens compétents est petit.

En quelques mots, Malveillance relate le quotidien d’un concierge, César, un individu maussade dont le seul bonheur est de faire des crasses dans le dos des occupants de l’immeuble, afin de fissurer leurs masques de bonheur apparents. Ce quotidien se complique quand l’une des occupantes, Clara, continue de garder le sourire en dépit des malheurs provoqués par César autour d’elle.

Honnêtement, dit comme ça, on ne peut pas dire que Malveillance génère une attente formidable, le pitch sentant le déjà-vu, le sapin et la maison de retraite.
Heureusement, et sinon je n’en parlerais pas…, Balagueró déjoue tous les pronostics et surprend en livrant un thriller inattendu, moderne, glacial et presque chirurgical.

Avant de justifier cette succession d’adjectifs complétement gratuite, un petit mot sur la réalisation qui, elle aussi, surprend. Le film est soigné, presque académique (ce qui est péjoratif dans ma bouche) et séduit surtout par son caractère implicite (à l’image de César, plus de choses passent par l’image que par les mots), par l’efficacité de ses (quelques) scènes d’action (la scène où César balance une petite fille par la fenêtre est quand même classe), et par son climax horrifique typé giallo (dont le plan final, assez chouette, renvoie, me semble-t-il, au Shining de Kubrick). En résumé, ce n’est pas aussi sexy qu’un Darkness, mais c’est propre, avec quelques fulgurances.

Côté casting, hormis Luis Tosar, expérimenté et à l’aise dans le rôle de César, c’est un peu moyen, à l’instar des Rec ; cela reste toutefois peu gênant car les autres personnages font plus figures de décor, d’archétypes résidentiels (et finalement assez crédibles si je les compare à mes voisins).

Revenons à l’histoire, à César.
Assez étonnamment, une filiation s’opère rapidement avec les autres œuvres de Balagueró. César est un malheureux chronique (Fragile), qui opère dans les ténèbres de la nuit (Darkness), et qui s’échine à vouloir rendre malheureux son entourage, spécialement une femme aimée – la recherche du bonheur dans la douleur (La Secte sans nom). S’ensuit alors une dualité assez intéressante, où César est à la fois monstrueux et humain, personnifiant le monstre caché sous le lit des peurs enfantines, tout en demeurant un individu sensible à la tristesse prégnante – et qui, de par son positionnement, souligne les failles des masques hypocrites de ses concitoyens / autrement dit, il devient sympathique en tant que révélateur de la monstruosité des autres. La société moderne, fractionnée, habitée par le mensonge du bonheur, a créé des monstres tels que César, en voulant leur imposer une image pré-fabriquée du bonheur.

Comme d’habitude, tout cela ne serait que des mots si la narration ne suivait pas ; et, à mon sens, le film fonctionne. Balagueró a bien dosé le suspense, la montée en puissance des événements, les jeux de chats et de souris des différents personnages – sur un rythme à la fois monocorde, portée par la voix et les gestes lents de Luis Tosar, et soudain endiablé quand César franchit le point de non-retour avec Clara.

Bilan des courses : Malveillance est un thriller prenant, atypique, sincère, touchant (pour autant que l’humanisme d’un monstre puisse vous toucher) et dans la lignée des (vrais) films de Balagueró. De quoi espérer que son auteur pourrait aussi nous surprendre avec son Rec 4 et transcender ce qui n’est à présent qu’un passionnant, mais désincarné, terrain de jeux.

Question bonus : Ce film bouclant très bien avec La Secte sans nom, j’en viens à me demander si ce dernier ne tient finalement pas plus du thriller que du film fantastique – malgré son côté Silent Hill.

Remarque bonus : J’ai lu ici ou là des critiques fumeuses faisant des rapprochements avec Hitchcock. S’il suffit de faire un film à suspense efficace pour qu’on soit qualifié de digne successeur de Hitchcock, cela en dit long sur l’incapacité maladive de la critique cinéphile française à raisonner en dehors de ses petites cases.

A.K.

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