Morse (Tomas Alfredson, 2008)

morseLe vampire n’est plus un monstre qui effraye, mais une créature fantastique qui fascine – non via une pose victorienne décatie, mais par le pouvoir et l’échappatoire du réel qu’il représente. Être esclave d’un vampire plutôt qu’esclave du système.

[article initialement paru sur l’Insecte Nuisible]
[à écouter aussi sur Killing Keira : Le Retour des morts, de John Ajvide Lindqvist]

Petit zoom sur le « film de vampires » suédois de 2008, Let the Right One In, qui fit sensation à sa sortie, en dépit de sa marginalité par rapport au fantastique pulp actuel. Il faut dire, il a été vendu comme une pseudo histoire d’amour. Amour + Vampire = Come on girls.
A noter, que le film est adapté du roman de John Ajvide Lindqvist, lui-même partie prenante du film. La lecture du roman vaut aussi le détour. Si le film prend un angle très ambigu pour retranscrire la relation Oskar / Eli ; le roman l’est beaucoup moins et prend une dimension manichéenne plus importante.
A noter aussi que le film a fait l’objet d’un remake par l’industrie hollywoodienne réalisé par un compère de J.J. Abrams. Quand un film hors-normes sort et « marche », il faut le refaire pour l’intégrer dans la norme.

Morse se déroule dans les années 80 à Blackeberg, une banlieue austère de Stockholm. Le spectateur y suit le quotidien grisâtre et exsangue d’Oskar, un garçon de douze ans, solitaire, maigrichon, délaissé par des parents divorcés et aimants mais peu sensibles aux préoccupations de leur enfant. Oskar ne semble pas avoir d’amis, il est harcelé par les bad boys de sa classe qui l’obligent à couiner comme une truie ; la zone urbaine où il réside ne présente aucun attrait ou loisir.
Cette banalité affligeante de réalisme et de morosité s’altère quand débarquent, dans l’appartement contigu à celui d’Oskar et de sa mère, d’étranges voisins : en réalité une jeune vampire, Eli, et son serviteur, un quinquagénaire apathique prénommé Håkan.
La vampirette se lie d’amitié avec le gamin, lui apprend à se surpasser, à avoir confiance en lui, à s’assumer ; une relation ambigüe s’établit entre les deux enfants alors qu’Oskar prend conscience de la véritable nature d’Eli.

Ce qui frappe au premier abord dans Morse c’est son esthétisme. Tomas Alfredson dépeint la misère et l’ennui des habitants de Blackeberg avec un ascétisme sévère et un raffinement d’esthète, cumulant de larges plans longs et silencieux. Contrastant avec la sécheresse sociale de Blackeberg, le metteur en scène soigne des plans méticuleux et réfléchis, aligne les cadrages au cordeau, le tout avec des mises au point millimétrées parfois réalisées en plein film (!). Cette précision est combinée avec une photographie luxueuse qui, dans un film majoritairement nocturne, s’appuie sur une neige « lumineuse ». Cette application confère au métrage une patine soyeuse et accentue son côté irréel ; Morse s’oriente, de par sa mise en scène, vers un conte hivernal imprégné de réalisme magique.
La réalisation, purement esthétique, ne s’applique pas à retranscrire l’action ou la matière filmée, mais à apporter une teinte particulière à l’atmosphère générale du récit. Je nuance ce constat en notant comment le cinéaste filme intelligemment les meurtres commis par Eli de façon abrupte et naturaliste, appuyant ainsi la bestialité de celle-ci – prouvant qu’il n’est nul besoin d’effet gore ou de mouvements frénétiques de caméra pour susciter l’horreur. Du réalisme magique et bestial, donc.

Revenons à l’intrigue, qui pourrait être complètement neuneu que ça n’empêcherait pas le film d’être simplement beau à regarder.
On est a priori dans du fantastique contemporain, un fantastique social âpre et gris proche du Stephen King des années 80 (si l’une des répliques « squeal like a pig » évoque Carrie, Morse est proche de l’ambiance d’un Ça dans la peinture suburbaine et le rapport à l’adolescence).
Alfredson et Lindqvist s’en sortent plutôt bien et livrent un portrait convaincant d’un ado suédois esseulé, privé de repères moraux et sociaux. La description des autres habitants de Blackeberg l’est un peu moins, principalement car le film se concentre sur Eli et Oskar. L’élément fantastique résout l’impasse sociale dans laquelle le personnage central a été cloisonné. Le vampire représente une échappatoire à la grisaille quotidienne ; on peut aussi y voir l’incarnation de la violence refoulée d’Oskar.
Intéressant, mais rien d’original jusque-là.
Dans les aspects positifs, notons au passage le bon rendu de l’attirance d’Oskar pour le côté obscur du vampire et, dans les négatifs, des étranges petits chats en 3D…

En réalité, ce n’est pas tellement ce fantastique social qui rend Morse passionnant / touchant / fascinant – dans le genre Morse s’avère un bon film, ce qui n’est déjà pas si mal. Non, là où Morse baisse le slibard jusqu’aux chevilles de tous ses prédécesseurs c’est dans la fragilité / la simplicité / la cruauté de la relation qui se noue entre Eli et Oskar.
Assez étonnamment, à parcourir les e-avis de nombreux admirateurs de Morse, ceux-ci s’émerveillent devant « une jolie histoire d’amour (sic) entre deux êtres esseulés » (c’est beau, on dirait une accroche pour un opus de Twilight). Ce résumé est pour le moins simplificateur et réduit le film à un vulgaire teenage movie.

Je vais essayer d’expliquer pourquoi je pense que Morse n’est pas (du tout) une histoire d’amour ; ou si c’est le cas, que les choses ne sont pas aussi simples qu’elles en ont l’air (et si je me trompe tant pis ça m’apprendra à voir le mal partout).

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, et souvenez-vous que le film est principalement relaté du point de vue d’Oskar, et donc du fan-boy, Eli n’est pas une gentille petite fille vampire qui tombe amoureuse du vilain petit canard. On découvre peu à peu 1/ qu’elle est plus âgée (voir les deux plans où son visage est remplacé par celui d’une vieille femme) 2/ pire qu’elle est de sexe masculin ; en parallèle, je rappelle l’approche bestiale choisie par Alfredson pour filmer ses actes. Conclusion : Eli est un vampire, un animal, uniquement concernée par sa survie. Et c’est tout.
Dans les premières scènes du film, son serviteur zigouille un quidam pour rapporter du sang frais à Eli ; il échoue – trop vieux, trop lent. Håkan ne peut plus subvenir aux besoins de son maître qui en vient à devoir tuer elle-même ses proies, ce qui est risqué, car ainsi Eli s’expose à être découverte, notamment car elle les assassine bestialement là où Håkan les tue comme un « banal » serial killer – sa dernière tentative de meurtre dans un gymnase n’est d’ailleurs pas une « tentative ratée », c’est une « tentative ratée réussie » dont le seul but est de fournir un coupable aux autorités et de relâcher la pression sur Eli.
Eli doit rapidement trouver un nouveau serviteur. Or, dans le voisinage, vit Oskar, un jeune adolescent solitaire et frustré, qui tue le temps en donnant des coups de couteau à un ennemi invisible dans la cour déserte de l’immeuble. Eli voit en Oskar une cible (trop) facile et presque évidente pour remplacer son serviteur usagé. Elle se présente alors à lui, le séduit par son côté mystérieux ; puis alors qu’Oskar prend progressivement conscience de la nature de sa nouvelle amie, elle le fortifie en lui donnant confiance en lui, en montrant qu’il est capable de se battre (il frappe l’un des bads boys sur les incitations d’Eli) ; grâce au vampire, Oskar est empli d’un sentiment de puissance, de domination – à l’inverse de ce qu’il ressentait jusque-là (faiblesse, timidité, passivité).

Par la suite, la relation entre Eli et Oskar s’intensifie sous l’impulsion de la fille. Ce faisant, celle-ci insiste sur le fait qu’elle doit partir (« si je pars, je vis, si je reste, je meurs » – donc si tu m’aimes, viens avec moi). Mieux, elle lui montre qu’elle est prête à souffrir pour lui en pénétrant chez lui sans y être invitée, ce qui la fait saigner de façon visible devant Oskar, qui en ressent une culpabilité honteuse. Dans la foulée, un concours de circonstances conduit Oskar à lui sauver la vie face à un traqueur de vampires – même si on peut estimer qu’elle aurait réussi à échapper toute seule à son ennemi. Sous l’emprise définitive du vampire, Oskar devient fort, protecteur et débiteur.
Cependant, le garçon ne peut pas encore se résoudre à quitter sa mère et son quotidien misérable ; Eli passe alors à la phase finale de sa séduction : elle part, abandonnant Oskar à sa solitude initiale, le laissant redevenir l’être faible qu’il était avant leur rencontre. Et, quant logiquement les éternels bad boys s’en prennent à nouveau à lui, Eli réapparait pour lui sauver la mise. Oskar se sent définitivement redevable et ne peut que la suivre. Le vampire a conquis son nouveau serviteur.

Certes, on peut estimer que la relation qu’Eli tisse avec le garçon est plus ambigüe que cela et que le vampire finit par ressentir une certaine empathie pour Oskar, voire un amour platonique de pré-adolescent (platonisme renforcé par le fait qu’Eli soit un garçon) ; de même, Oskar s’affirme au fil du récit et prend dans certaines scènes l’ascendant sur Eli ; mais, on peut douter de la sincérité de celle-ci. Voyez comment elle puise l’énergie vitale de son ancien serviteur jusqu’à son dernier souffle, celui-ci n’étant en somme qu’une version âgée et obsolète d’Oskar – pour son ultime soir, Håkan demande à Eli de ne pas sortir avec le garçon, avec son successeur, celui qui va lui voler son amour.

Malgré des apparences salvatrices, Morse devient au final tragique, car il décrit l’abandon de la vie d’un jeune garçon pour s’engager jusqu’à sa mort aux services d’une créature inhumaine – une servitude qui est pour lui un rêve, la dernière alternative dans une société devenue elle aussi inhumaine.

Morse propose donc une relecture décalée et moderne du mythe du vampire – décalée, car elle est donnée du point de vue de l’asservissement d’un serviteur et moderne, car si Eli utilise les mêmes artifices de séduction qu’un Dracula, elle s’appuie moins sur la peur que sur la fascination qu’elle suscite.
Le vampire n’est plus un monstre qui effraye, mais une créature fantastique qui fascine – non via une pose victorienne décatie, mais par le pouvoir et l’échappatoire du réel qu’il représente. Être esclave d’un vampire plutôt qu’esclave du système.

La vérité sur Eli est peut être entre les deux voies, entre l’histoire d’amour sincère et l’embrigadement insensible. Cette ambigüité est la véritable richesse de ce conte hivernal morbide et cruel.

A.K.

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