Near Dark (Kathryn Bigelow, 1987)

neardarkA la fois subjuguée par la nuit et maudite pour cela, Mae est l’incarnation du Near Dark, de cette frontière où la femme blanche contemple la noirceur de ses attributs divins.

[article initialement paru sur l’Insecte Nuisible]

L’article qui suit est totalement partial puisque Near Dark est mon film préféré. Que cela ne vous empêche pas de le voir parce que ça tabasse grave.

Near Dark (Aux Frontières de l’aube) est sorti discrètement lors de la vague Vampires des années 80 – de laquelle on retiendra l’étonnant Vampire, vous avez dit vampire ? – avant d’être tiré de l’oubli au début des années 2000 pour s’imposer en film culte.

Entre-temps, sa réalisatrice, Kathryn Bigelow, a connu plus de notoriété avec le girls-friendly Point Break (1991), auquel Richard Kelly rend hommage dans Domino. Puis, entre 1991 et 2008, trois films naufragés au box-office ont peu à peu effacé le nom de Kathryn Bigelow de l’inconscient collectif : Strange Days, Le Poids de l’eau (le plus intéressant des trois) et K19 (un film de sous-marin globalement bien foutu mais globalement chiant aussi).
2009 signe le grand retour de la réalisatrice avec le remarquable The Hurt Locker (Démineurs) majoritairement reconnu par la critique américaine comme le meilleur film de l’année – à raison étonnamment.

Après cette longue introduction, passons à Near Dark, donc. Plus loin nous parlerons de sexe, promis (amis lecteurs venus là sur les conseils avisés de Google, un peu de patience).

Near Dark est de prime abord, et pour simplifier, un western gothique – où les indiens seraient remplacés par des vampires, ce qui sans vouloir polémiquer est vachement plus classe que des schtroumpfs elfiques en 3D. L’intrigue est resserrée autour du personnage de Caleb, un jeune homme vivant avec son père et sa petite sœur Sarah dans le ranch familial – pour des raisons qui resteront tues, la mère est absente (décédée ou disparue). Un soir, Caleb fait la connaissance de Mae, une vagabonde, dont le charme et l’étrangeté le séduisent. S’attachant à elle, il découvre qu’elle fait partie d’une famille reconstituée de desperados nocturnes, sillonnant les territoires du grand Ouest et semant incendies et morts sur leur passage. En dépit de son statut d’étranger, Caleb parvient à s’intégrer au groupe dont la cohésion et l’absence de morale lui confèrent un sentiment de puissance et d’aboutissement.
Son père finit cependant par retrouver sa trace et Caleb devra choisir entre l’amour qu’il porte à Mae – et aux nouveaux pouvoirs que les desperados lui permettent d’appréhender – et à celui qu’il porte à sa famille.

Énoncé ainsi, Near Dark est un western crépusculaire. Les broussailles volent sur le bitume de villes fantômes. Dans ces immenses terres, magnifiées par la profondeur de champ optée par Kathryn Bigelow, Caleb est confronté au dilemme du pionnier : s’installer dans le ranch familial et accepter de s’affranchir des règles civiles et morales s’y rattachant (le père de Caleb se prénomme Loy), ou s’enfoncer plus profondément dans le Far-West, cet horizon indompté où l’homme peut espérer vivre libéré de toutes contraintes.
L’ensemble du film tourne autour de cette frontière entre la civilisation et la sauvagerie, trouvant sa place dans ces zones d’ombre entre le jour et la nuit, où les notions de bien et de mal s’affrontent. D’une facture assez classique, Kathryn Bigelow filme le passage d’un homme dans le côté obscur – de façon bien plus perceptive qu’un George Lucas. L’affrontement proposé par la réalisatrice sort cependant de l’archétypal au sens où elle n’oppose pas des gentils face à des méchants, au contraire elle s’attache à filmer les zones de gris où ces forces antagoniques s’entremêlent.
Si, au final, Caleb fait un choix – que nous ne révélerons pas pour ne pas gâcher –, c’est plus pour des raisons narratives (amener le film sur une conclusion) qu’analytiques. Les deux familles sont filmées avec la même attention : on ressent l’attachement de Caleb pour son père et sa sœur ; on perçoit et on partage la fascination de Kathryn Bigelow pour les figures charismatiques composant la famille de Mae.

On a dit que Near Dark était un western gothique. Kathryn Bigelow dépeint avec une certaine complaisance les actes violents et barbares des desperados – violence hors champ dans la première moitié du film, et donc intensifiée dans la scène centrale et culte du bar (établissement symbolisant idéalement la frontière précédemment évoquée). Par ailleurs, le film tend vers le fantastique puisque ces desperados sont implicitement assimilables à des vampires : ils ne supportent pas le soleil et se nourrissent de sang humain. Tout cela reste, on se rassure, du gothique sobre : les personnages ne sont affublés d’aucun attirail grotesque et la mise en scène n’est nullement affectée. Le look et le comportement des desperados s’apparentent à ceux d’outlaws et de bad guys ; leur caractère vampirique a comme unique enjeu d’accentuer l’opposition jour / nuit et l’aspect charnel de cette opposition – et, comme on vous l’a dit, les vampires étaient à la mode à l’époque ; vu le précédent film de Kathryn Bigelow, The Loveless, ils auraient très bien pu être des bikers. En outre, le côté vampires rappelle que la condition des desperados s’apparente à une malédiction.

Cette parenthèse gothique pour dire que Near Dark est un film sur le côté obscur et l’attrait du noir. On pourrait s’arrêter là et considérer le métrage comme la catharsis de Kathryn Bigelow sur sa passion pour les blousons noirs et les vilains garçons, et conclure que tout cela n’a rien de bien original. Certes. Near Dark se démarque pourtant de ses semblables par trois atouts – trois atouts justifiant son statut de film culte, trois atouts qui immortalisent sa thématique et nous rappellent que pénétrer dans les pénombres d’une salle de cinéma, c’est pénétrer dans le côté obscur de la vie.

Premier élément : la beauté picturale du film. En usant de plans larges pour filmer les paysages crépusculaires, Kathryn Bigelow donne une grandeur à son propos. On ne regarde plus un film ; on contemple des fresques. Le mot paraît osé, mais c’est comme ça. Les personnages semblent figés dans ces décors infinis, dans la profondeur de champ apportée par la nuit ; ils existent et existeront toujours (indépendamment de leur survie lors du final) ; leurs rares paroles deviennent précieuses (la rythmique des dialogues est un autre des points forts de Near Dark). Les plans ne mènent pas les personnages vers une autre scène ; chaque plan est là pour les caractériser dans un instant permanent, pour signifier leur mouvement perpétuel de fuite, pour les positionner les uns par rapport aux autres, pour figurer leur statut par rapport à la nature et à cet équilibre ombre / lumière au cœur du film – et ce, jusqu’au plan final où le couple Caleb / Mae sera immortalisé dans une diagonale blanc / noir.

Cette volonté de filmer les choses pour les inscrire dans des paysages immobiles donne une consistance aux personnages qui ne seraient, sans cela, qu’archétypaux. La deuxième force de Near Dark repose ainsi sur la survivance mythique des personnages. En croisant l’esthétisme du western et le barbarisme du fantastique monstrueux, Kathryn Bigelow créé de nouvelles légendes de l’ouest – des légendes au croisement entre le passé et le présent, entre la ruralité et l’urbanisme.
Trois figures dominent ce casting légendaire : Jesse, le patriarche, interprété par le toujours fascinant Lance Henriksen, symbole de la force liée au côté obscur ; Severen, le fils, la face noire de Caleb, rappel de l’absence de limites et de la violence inhérente à la liberté, interprété par Bill Paxton [il faudra un jour que je vous parle de son film Emprise (2001), probablement l’un des dix meilleurs films américains de ces vingt dernières années] ; et, enfin, Mae (on y reviendra).

Comme dans Domino, la famille de substitution offerte à Caleb possède plus d’allant que la sienne (où la mère est absente) et lui permet d’accéder à un niveau de conscience supérieure (« I can see better at night »). À ce titre, la scène coupée (achetez le DVD) montrant Caleb allongé dans l’herbe et prenant conscience de l’étendue de ses nouvelles perceptions s’avère indispensable.

Troisième force de Kathryn Bigelow : donner vie à cette famille. Les desperados sont à la fois glorifiés et humanisés par le cadrage. La scène du bar, au-delà de son statut gore, est typique de cette géométrie humaine : Jesse a une position dominante (voir le gros plan, cadré de bas, sur son visage) ; Severen se réfère constamment à lui pour jauger de ses actes ; Diamondback, Homer et Jesse agissent de concert pour perpétrer leurs meurtres ; Mae se tient et agit à l’écart du groupe ; à l’inverse, leurs victimes, les clients du bar, sont tous individuels, dissociés et sont tués les uns après les autres sans qu’aucune relation entre eux ne soit définie.
Au-delà de ce positionnement purement graphique, Kathryn Bigelow exprime leurs sentiments, par le biais principalement d’Homer et de Mae (ils sont les plus jeunes et les derniers à avoir rejoint la famille), où domine une profonde nostalgie. Cette sensibilité permet aux personnages de dépasser leur statut d’icônes aux longs manteaux pour apparaître avant tout comme des humains. Le côté obscur n’est pas externe à l’homme, il est en lui.
Cette dualité explique l’étrange paradoxe de Near Dark entre une fascination avouée et assumée pour le côté obscur de nos vies et la croyance sincère envers les valeurs simples d’une existence terrienne, familiale et primitive.

La sensibilité de Kathryn Bigelow s’exprime le mieux dans le personnage de Mae. Difficile de parler du rôle tenu par Jenny Wright sans abuser de superlatifs. Disons simplement que tout l’attrait de la réalisatrice pour la nuit et ses créatures, pour la face cachée de la société, se personnifie dans le personnage de Mae. Dans la mesure de ses paroles, dans ses gestes et ses regards magnétiques, Jenny Wright s’incarne dans Mae de façon déstabilisante. A la fois subjuguée par la nuit et maudite pour cela, Mae est l’incarnation du Near Dark, de cette frontière où la femme blanche contemple la noirceur de ses attributs divins. Jouant sur la blancheur physique de son actrice, Kathryn Bigelow en fait une prédatrice sobre et implacable. La scène où Mae doit apprendre à Caleb à tuer un camionneur est juste énorme : sans un seul mot, tout en restant en arrière-plan, elle monopolise l’attention, en déployant une gamme d’émotions intenses et palpables, effaçant les deux autres acteurs par sa seule présence.
Mae est aussi une amante (ah ! du sexe enfin). Caleb ne pouvant se résoudre dans un premier temps à tuer pour subvenir à ses besoins vitaux, il doit se nourrir en buvant le sang de Mae. Se substituant à l’acte sexuel habituel, cette scène de suçage façon cunnilingus du poignet dégage une sensualité torride et totalement orgasmique. En s’abreuvant du sang de Mae d’une façon quasi-christique, Caleb fusionne avec elle d’une manière qu’aucun acte sexuel traditionnel n’aurait pu accomplir. Jamais une scène de sexe n’aura dégagé autant de puissance tout en restant visuellement sobre et classe, magnifiée par le noir et blanc de Kathryn Bigelow.
Le sage nous dit qu’on doit juger un film à l’aune de sa scène de cul ; Near Dark est donc le meilleur film de tous les temps. CQFD.

Tout cela étant dit, il ne reste plus grand-chose à ajouter à part que 1/ la VF est à fuir (elle semble réalisée par les doubleurs traditionnels de RTL9) et fait perdre toute sa musicalité au film et au personnage de Mae, 2/ le DVD coute que dalle sur Amazon.

A.K.

PS : Les curieux seront intéressés d’apprendre que la version originale du script prévoyait une ultime scène dévoilant que la sœur de Caleb était contaminée à son tour, appelant donc une suite à Near Dark. Cependant, la dernière scène entre Caleb et Mae se suffisant à elle-même et clôturant à merveille le film, ce twist pourri a été écarté. Youpi.

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