Notes comparatives sur le rapport à l’état sauvage entre l’Occident et l’Orient [Cinéma d’animation #1]

enfantsloups

Pour les studios Disney, les animaux sauvages ne sont plus que des jouets, des archétypes fictionnels, des automates de parc d’attractions.

Fin 2015, ceux qui décident du futur de nos enfants à notre place se sont réunis, prétendant s’intéresser subitement aux effets de leurs magouilles géopolitiques sur la planète et le climat, dans ce merveilleux pays qu’est la France où le massacre organisé des loups est légiféré. Dans ce contexte d’hypocrisie généralisé, il me parait opportun d’entamer une série d’articles sur le cinéma d’animation par un premier consacré au rapport à l’état sauvage, à la « nature », à travers deux films d’animation « pour enfants », l’un occidental, l’autre oriental : le dernier classique des studios Disney Zootopie, et, pour sortir du chemin balisé par Ghibli, Les Enfants-loups de Mamoru Hosoda.

Remarque : Il n’est pas ici question de discuter des qualités techniques ou narratives de ces deux œuvres, mais uniquement de s’intéresser à leur contenu, au regard qu’ils portent sur le monde sauvage, et à la vision de ce monde qu’ils veulent transmettre aux jeunes spectateurs.

Zootopie. Rien que le titre, en un mot, résume l’idéal occidental du monde des animaux : un zoo.
L’intrigue se déroule dans un zoo, pardon une ville, où tous les animaux vivent en paix (grâce à des forces de l’ordre animalières, mais laissons de côté cet argument en faveur de l’état policier). D’emblée, l’utopie animalière posée consiste à mettre tous les animaux sur un même plan pacifique, et en somme de bannir toute question de « chaîne alimentaire », de considérer qu’il n’y a plus ni proie, ni prédateur mais uniquement des animaux à « sang blanc », c’est-à-dire des animaux d’élevage, qu’on aurait regroupé dans une ville / zoo / parc d’attractions pour leur bien-être à tous.
Dès le départ, le film éradique donc entièrement le caractère propre de chaque espèce pour en faire des caricatures d’animaux (des doudous en fait), dépeints avec le même anthropomorphisme caractéristique des productions Disney depuis toujours. L’analyse pourrait s’arrêter là et considérer que les faciès d’animaux ne sont que des « masques » et ne seraient justifiés que dans le but louable d’attirer l’attention des plus jeunes (comme par exemple dans un Robin des bois). Mais ici, au contraire, nous ne sommes pas sur le terrain des humains à têtes d’animaux, mais bel et bien sur celui des animaux ; l’intrigue policière repose sur l’émergence d’animaux qualifiés de « fous » et qui en attaqueraient d’autres (par « fous » il faut comprendre « sauvages ») ; l’intrigue de Zootopie est donc construite autour du danger que représenterait le retour à l’état sauvage des prédateurs. La conclusion du film n’ira à aucun moment dans l’acceptation de cette nature sauvage, mais dans la remédiation du « virus » et dans le retour à l’ordre policier, à un état « normal », à un état « utopique » où lapins et renards patrouillent patte dans la patte.
Moralité : un bon animal est un animal humain.
Sans voir le mal partout, et en admettant qu’il n’y ait aucune arrière-pensée morale dans l’esprit des scénaristes, Zootopie n’en reste pas moins caractéristique d’un certain état d’esprit occidental. Pour les studios Disney, les animaux sauvages ne sont plus que des jouets, des archétypes fictionnels, des automates de parc d’attractions.
Pourquoi ?
Les réponses sont multiples, mais l’une des principales me semble être que reconnaître aux animaux leur nature sauvage c’est aussi reconnaître à l’humain cette même nature sauvage. Or, cela va à l’encontre du mème occidental sur l’humain moderne, « civilisé », « domestiqué », « asservi » et maître de sa planète et des animaux au nom de diverses destinées manifestes d’ordre divin.
[état de fait inscrit dans les textes sacrés, par exemple dans la Genèse : « L’éternel Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui. L’éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. »]
[À l’inverse, dans de nombreuses mythologies non-occidentales, ce sont des animaux, ou des dieux-animaux, qui créent les hommes.]
Zootopie se pose donc comme un formidable manifeste révisionniste du monde sauvage (un peu comme Buffon l’a fait en son temps).
À en croire les producteurs de ce film, et leur expression consciente ou inconsciente de la pensée unique consumériste, une utopie animalière serait un monde sans le cycle de prédation.
Non. Une véritable utopie animalière serait un monde sans humain. Les cycles de prédation du monde sauvage ont toujours su s’équilibrer, par une magie divine, extra-terrestre ou simplement naturelle ; avant l’expansion des territoires humains, un équilibre naturel existait dans la biosphère. Les loups n’ont jamais exterminé les cerfs ; ce sont les hommes qui ont exterminé les loups. Les pumas n’ont jamais exterminés les bisons ; ce sont les hommes qui ont exterminé les bisons. Il n’y a que l’humain, dans sa logique conquérante et capitaliste, qui a éradiqué des proies et des prédateurs adverses ; les autres prédateurs n’ont toujours fait que ponctionner, réguler (alors que, paradoxalement, ils avaient moins conscience de ce qu’il faisait).

Les Enfants-Loups. Passons à l’Asie. Le titre du film d’animation de Mamoru Hosoda, marque déjà l’opposition avec la vision occidentale : l’état sauvage est inhérent à l’espèce humaine ; les enfants et les loups coexisteront, chacun de leur côté du trait d’union.
Le film raconte l’enfance et l’adolescence d’Ame et Yuki, deux enfant-loups (leur mère est une femme et leur père un homme-loup). Ame et Yuki ont hérité de leur père le pouvoir de se transformer en loups, volontairement ou accidentellement. Cet héritage posé, ils se comportent comme des enfants tout ce qu’il y a de plus normal, à l’image des spectateurs.
[Là où le cinéma d’animation occidental met les enfants face à un spectacle, le cinéma d’animation oriental les y inclut.]
Dès le postulat de départ du film, la part sauvage de l’humain, son sang noir, n’est pas reniée. Les enfants, et par extension les humains, sont en partie des héritiers de loups (animal cynégétique et symbolique de l’état sauvage).
[Le père homme-loup doit cependant vivre clandestinement et voler dans les poubelles pour nourrir ses enfants – symbolique assez forte de la considération que les humains portent aux animaux sauvages.]
Ame et Yuki vont au fil de leur apprentissage devoir choisir entre vivre comme un humain ou vivre comme un loup.
Yuki, effrayée par son propre comportement sauvage, se résignera à devenir avant tout une femme humaine, renonçant à sa part sauvage, à son sang noir, afin de s’intégrer dans la société contemporaine.
Ame, d’abord craintif vis à vis de son pouvoir, finira par l’accepter, abandonnant tout reliquat de vie humaine et partant vivre en loup dans la forêt.
Dans cette conclusion, Mamoru Hosoda reconnait d’une part l’incompatibilité intrinsèque du monde sauvage et du monde humain (du moins dans leur modernité actuelle) et l’impossibilité du mélange des sangs ; d’autre part, il démontre la nécessité et la complémentarité de ces deux mondes, en ne reniant ni les émotions humaines, ni les émotions animales, qu’il met en scène de façon similaire.
Les parallèles avec les œuvres du studio Ghibli (dont Hosoda est un transfuge) sont multiples : acceptation et respect du monde sauvage dans ce qu’il a de plus sauvage (la tempête, la mort) ; déperdition du rapport au monde sauvage dans les villes modernes ; réalisme dans le refus d’idéaliser un retour au monde sauvage.
[Tout cela renvoie par exemple à Ponyo, Tororo, Pompoko et Mononoke].
[La différence entre le film d’Hosoda et ces derniers est un côté plus terre-à-terre, une volonté de s’ancrer entièrement dans la réalité].
Dans Les Enfants_loups, il n’y a donc pas de zootopie, d’utopie animalière. L’utopie d’enfants-loups du titre échoue : les humains ne peuvent vivre avec les animaux, les humains ne peuvent vivre avec leur nature sauvage. Nous ne pouvons pas rêver à être des enfants-loups, car ces deux mondes n’ont plus rien à voir. À défaut, chaque espèce vit dans son milieu propre, sur un pied d’égalité moral et spirituel.
[Les Enfants-Loups est évidemment hériter des religions orientales (hindouisme, shintoïsme, …), de leur respect envers la nature et de la place mesurée de l’homme dans celle-ci.]

Le rapport contemporain de l’homme moderne à la nature sauvage est le résultat d’une lente évolution historique : la chasse, l’élevage, la paysannerie, les lumières, la révolution industrielle, le capitalisme mondial. Chacune de ces phases a créé une nouvelle frontière entre l’humain et son milieu, naturel et sauvage.
Si le monde occidental se rêve pourtant en moins religieux qu’avant, sa vision manichéenne du monde animal n’en reste pas moins empreint de l’anthropomorphisme biblique et de la philosophie des lumières, là où les visions athées et naturalistes des cinéastes orientaux s’appuient toujours sur des racines sauvages, des racines fragiles, mais profondes.
Sortant de Zootopie, un enfant aura passé un bon moment, comme au zoo.
Sortant des Enfants-Loups, un enfant se sera, quelque part, de façon souvent inconsciente, réconcilié avec un monde sauvage que les mass media veulent réduire à des questions climatiques trop souvent elles aussi anthropomorphiques.
D’un côté, la nature est devenue un produit financier, aseptisé, travesti, domestique. De l’autre, elle fait l’objet d’une réflexion sur la place de l’homme en son sein.

AK

Zootopie (Studios Disney, 2016)
Les Enfants loups, Ame et Yuki (Mamoru Hosoda, 2012)
Sur le rapport de l’homme à l’état sauvage, voir aussi : Sang Noir de Bertrand Hell

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