Scream 4 (Wes Craven, 2011)

scream_fourLes films ne nous rendent pas violents, ils nous rendent juste plus imaginatifs.

Quoi ! Dire du bien d’un infâme produit marketing des frères Weinstein dans un blog aussi exigeant que Killing Keira ?
Oui, j’ai honte. Mais ma honte ne dure pas car Scream 4 est un jalon important dans l’histoire du slasher moderne, comme l’a été le premier du nom en 1996. Et coup de bol assez improbable, le film est bon, pertinent et inattendu.

Le premier Scream fut lui aussi un coup de bol. L’hommage du slasher écrit par un naïf et filmé par un vieux réalisateur oublié fut la résurrection du genre. Script malin, ambiance « cool », personnages attachants et drôles, mise en perspective du genre (certes facile, mais plutôt intelligente – notamment dans sa réponse au mème « les films violents rendent les gens violents » [réponse du tueur : « les films ne nous rendent pas violents, ils nous rendent juste plus imaginatifs » :) ]).
Difficile encore aujourd’hui de comprendre pourquoi Scream a autant cartonné. Probablement car il constitue une réactualisation accessible et « cool » du slasher – son succès est surtout notable chez un public jeune. Son côté « cool » étant son avantage et son défaut, puisqu’un slasher n’est pas censé être cool.
« Défaut » pas forcément gênant pour Scream, mais surtout pour la ribambelle de navets qui a suivi.
On peut distinguer 3 vagues dans cette ribambelle :
– le slasher cool pour jeunes, qui s’est rapidement éteint aux débuts des années 2000,
– le slasher gore pour jeunes, vague « branchée » encore plus inepte, qui essayé en vain de prendre la relève, qui est en voie d’extinction et dont on ne devrait bientôt plus parler,
– le remake, qui appartient soit à la mode cool, soit à la mode gore, mais surtout à la mode débile.
Je n’ai pas le temps de faire la liste, mais je pense qu’entre 1995 et 2011, Hollywood et consorts ont bien dû produire une centaine de slashers, dont à peine 4, 5 doivent valoir le détour.
Un bilan en tout cas totalement négatif qui, s’il a eu le mérite (euh) de ramener les jeunes vers le cinéma, a surtout l’inconvénient d’abaisser davantage le niveau du cinéma mondial contemporain.
Quelque part, Kevin Williamson et Wes Craven avaient donc à se faire pardonner pour avoir généré cette mode sans intérêt.
D’ailleurs, eux-mêmes y ont succombé : Scream 2 est une séquelle pas honteuse mais assez plate ; Scream 3 ne fonctionne que dans son évocation du premier Scream, mais se noie dans une intrigue foireuse.

Scream 4, donc.
Le film possède trois atouts de poids indéniables : Wes Craven, Neve Campbell et Kevin Williamson.
Le premier, dont avouons-le on n’attendait rien, filme les meurtres de Scream 4 de façon froide et clinique – des meurtres souvent exécutés au couteau. Contrairement au premier Scream, les meurtres ne sont pas « cool » mais violents (dans leur simplicité brutale) – le film est également très peu gore. Scream 4 renoue dans sa réalisation avec les slashers à arme blanche des années 70.

Neve Campbell (parce que quand même hein déjà), outre qu’elle vieillit très bien, campe une Sidney Prescott avec la présence et l’énergie qu’il fallait. Sans Neve Campbell, le concept de « la fille qui se fait quand même traquer 4 fois par un tueur » sombrerait dans le ridicule. Au fil des opus, elle est parvenu à construire un personnage tangible, attachant, dont l’évolution au fil des ans fonctionne, parvenant à restituer à la fois la fragilité et la force de caractère que ce qu’elle a vécu lui a inculquées.
Neve Campbell fait partie de ses actrices dont je ne comprendrai jamais qu’elles n’aient pas eu un parcours cinématographique à la hauteur de leur talent – peut-être parce que le premier Scream l’a trop enfermée dans un archétype et que les choix de carrière qui ont suivi n’ont pas suffi pour faire exploser ce carcan ?

Enfin, et c’est le plus important, Kevin Williamson (même si le doute plane encore sur son éviction du projet pendant le tournage, et sur les éventuelles évolutions du scénario après son départ).

Kevin Williamson reste pour moi un mystère. Qu’un type soit à la fois à l’origine de teen-movies brillants et pertinents (Scream, The Faculty, et quelque part Cursed), et de teen-niaiseries (Dawson, Vampire Diaries, Mrs Tingle…), relève presque du paranormal. Cette différence s’explique peut-être parce que dans la première liste Williamson s’adjoint les services de réalisateurs qui tirent le produit vers le haut (Craven et Rodriguez). Peut-être aussi parce que l’univers très teen (et donc très détestable) de Williamson possède une ligne de fracture, et que justement Scream, The Faculty et Cursed tournent autour de cette fracture.

Quoi qu’il en soit, Scream 4 s’inscrit dans cette fracture, sur la malédiction qui pèse sur ses héros, sur le pathétisme des motivations du tueur. Cela, conjuguée à la violence des meurtres, rend Scream 4 très noir (sous des dehors certes drôle et cool – mais on ne va pas reprocher à Williamson de faire du Williamson).
Ensuite, il réactualise le teen-movie du premier Scream en faisant tourner autour de Sidney une brochette de teens d’aujourd’hui majoritairement détestables. Si les teens de Scream étaient cools (après tout ce n’était que des fans de films d’horreur démodés), ceux de Scream 4 sont pénibles, accrocs à leurs portables, utilisent les références non par hommage mais par prétention, vulgarisent les films, etc. La révérence des héros de Scream envers les slashers est sincère ; celles des héros de Scream 4 n’est qu’une énième mode. Ainsi, Williamson ne fait pas que mettre en perspective le slasher dans le slasher, mais surtout le rapport du teen-spectacteur par rapport au slasher, et comment ce rapport a évolué ces quinze dernières années – évolution justement induite par le premier Scream. Je trouve que placer cette réflexion sociale au cœur de Scream 4 est intellectuellement stimulante (et nourrit le mystère Williamson car il crache dans la soupe en mettant son public face à ses tares).

Déroulant cette réflexion, il met en exergue 3 défauts de la situation actuelle :
– le remake à outrance (voir la scène culte où Hayden Panettiere débite toute la liste des remakes honteux récents), (« Don’t fuck with the original »)
– le film dans le film, le méta-film… tout ce qui fait que le cinéma est devenu son propre sujet d’observation (et là je vous renvoie honteusement à KKK :) ) (« How much méta can you take ? »)
– l’état actuel de la jeunesse, entièrement parasitée par la télé-réalité, le web, etc. Là où la jeunesse a de formidables outils d’informations pour se construire, tout ce qu’ils en font c’est des conneries comme FaceBook. Scream 4 va au-delà de la façon dont les teens communiquent et s’amusent autour de la nouvelle vague de meurtres, et fait de son tueur une personnification de la mode actuelle et illusoire des réseaux sociaux. Sans spoiler davantage, disons que le tueur est plus motivé par la gloire que lui apportera ses actes que par de réels motifs – tueur qui est qualifié en voix-off, dans ce qui aurait dû être, à mon sens, le dernier plan du film [le final dans l’hôpital n’est pas vraiment utile], de « héros américain ».

On l’aura compris, et malgré des défauts inhérents au cinéma de Kevin Williamson, Scream 4 est une œuvre importante dans l’histoire du slasher (il enterre purement et simplement la vague qu’il a suscitée), dans son analyse de l’état actuel du cinéma et de son rapport avec son public adolescent, et dans sa critique de la teen-society 2.0.
A ce propos, Scream 4 est encore l’un des rares films à aborder vraiment Internet et le thème des réseaux sociaux (allo David Fincher ?) – rejoignant la maigre liste de films abordant l’un des aspects les plus essentiels de notre société.

Ironie du sort, on pouvait suivre « en direct » la sortie de Scream 4 sur le compte twitter de l’interprète du tueur…

A.K.

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