Cheun [a.k.a. Slice] (Kongkiat Khomsiri, 2010)

SliceEsthétisant, sous influences, ouvertement provocateur, Slice séduit (ou rebute) par son parti-pris esthétique, et par la rupture de genre qu’il propose.

Cheun, ou Slice, est un film qui, comme bon nombre de films ouvertement provocateurs, divise son audience en 2 : génial ou nanar. L’écart est large, car la corde est raide (célèbre proverbe thaï). Plus un auteur vise la provocation à l’extrême, plus il risque de ne pas maîtriser cet extrémisme, plus ses tentatives osées sombreront dans le ridicule (phénomène appelé « syndrome Uwe Boll »).
Donc : Le film de Kongkiat Khomsiri est-il génial ou un pur nanar ?
(question de principe car vous vous doutez que si j’en parle, c’est que je penche, avec des réserves, pour la première option).

Décomposons Slice suivant ses 3 parties.

La première, l’argument de vente du film pour Wild Side, est le film de serial killer.
Un mystérieux serial killer sème la terreur en Thaïlande ; ses crimes sont obscènes (démembrement, émasculation, etc). L’argument de vente est donc valable puisque ce segment est un copier/coller outrancier du Seven de David Fincher : la réalisation « urbaine », la mise en scène des meurtres (et leur justification en regard des péchés commis). On pourra aussi faire un lien, vu le sujet, avec le Zodiac de David Fincher, et, vu le caractère anarchique de l’ensemble, le Fight Club de David Fincher. Mmm.
Heureusement, Khomsiri, clairement, est bon ; ses plans sont soignés, plusieurs sont mémorables (le fils d’un politicien pendu par les jambes et émasculé sur un panneau publicitaire ventant les mérites du « thaï dream »). Le thaï fait de la contrefaçon (…), mais il le fait plutôt bien.
Et, comme indiqué précédemment, il part (avec son scénariste) dans l’outrancier : outrance sanglante et sexuelle dans les meurtres, outrance parfois de la réalisation (et des éclairages…). On appréciera, ou pas.
En tout cas, jusque là, Slice est presque banal, certes bien réalisé, mais tellement sous influences qu’on se demande à quoi tout cela va mener.
(aparté tant que j’y pense : Khomsiri a avoué je ne sais où, mais a priori pas à l’église, que le but de Slice était aussi de provoquer les *^$#@ du comité de censure thaï, et de voir jusqu’où on pouvait aller. Rien que pour ça, il ne peut que m’apparaître comme éminemment sympathique).

La deuxième partie du métrage est plus intéressante.
Pour des raisons lambda (et que j’ai oubliées), le flic en charge de l’enquête confie celle-ci à un jeune homme, Tai, qui semble lié au tueur. Pour traquer le tueur, Tai va devoir retourner dans son village natal.
La majorité de son « enquête » est constituée de flash-back de son enfance/adolescence.
Khomsiri relate l’amitié ambigu entre Tai et Nut, un garçon marginal et souffre-douleur du coin. Tai doit gérer à la fois son empathie pour Nut, et sa volonté de s’intégrer avec la bande de gamins du village (qui lui imposent de harceler le vilain petit canard que représente Nut).
Khomsiri opère dans cette partie un virage à 180 degrés. Du slasher urbain, il passe à la chronique adolescente rurale. Sa réalisation devient (presque) calme ; il privilégie les longues focales et humanise ses personnages (moins archétypaux que dans la première partie). Globalement réussie, sa chronique (un peu accélérée) de l’amitié entre Tai et Nut n’a rien d’original mais fonctionne, et apporte à Slice un changement de registre intéressant et audacieux.

La 3e partie de Slice, courte, fait office de raccord entre les 2 mondes.
C’est sans doute dans cette partie que l’ambition de Khomisiri et de son scénariste est le plus casse-gueule : relier entre eux 2 univers visuels et thématiques. C’est là que les avis sur Slice risquent de diverger.
L’affrontement entre Tai, le tueur et le policier relèvent du « mad movie », de l’actionner bourrin, frénétique et barré. C’est un peu n’importe quoi, mais c’est jouissif. Personnellement, j’apprécie là encore l’audace du changement de ton, et la maîtrise (relative) de la frénésie – tout ça ne dure qu’un petit quart d’heure. D’autant que Khomisiri a la présence d’esprit de conclure son climax par une scène calme, apaisée et plutôt jolie.
On notera au passage que Khomsiri copie encore David Fincher puisque l’un des personnages se fait déchirer la mâchoire avec un flingue (cf. la fin de Fight Club).

Esthétisant, sous influences, ouvertement provocateur, Slice séduit (ou rebute) par son parti-pris esthétique, et par la rupture de genre qu’il propose.
Au delà de ça, le film de Khomsiri peut sembler peut-être vain (il n’y a pas de réels propos à part de dire que la Thaïlande est un pays de pervers) mais les visions dangereuses (et maîtrisées) qu’il délivre le rendent intéressant en regard du tout venant formaté du cinéma asianwoodien moderne.

La différence entre un gouffre et le pont qui l’enjambe est souvent une question de point de vue (encore un proverbe thaï). Si on est sur le pont, Slice peut paraître au fond du gouffre. Si on est déjà dans le gouffre, Slice n’est pas si loin du pont.

A.K.

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