The Secret (Pascal Laugier, 2012)

 

secret

On ne peut pas prendre plaisir à la vision de The Secret ; c’est trop dé-rythmé, trop amorale, le film distille un malaise constant. Mais c’est après que le plaisir vient. Le plaisir de savoir qu’il y a encore des réalisateurs qui ont l’énergie, le courage et la foi d’accoucher de telles œuvres.

A écouter aussi sur Salle 101 – La Non-Émission du jeudi 4 octobre 2012

[à lire aussi sur Killing Keira : Martyrs, de Pascal Laugier]

The Secret, sorti début septembre 2012, est le 3e film du réalisateur français, Pascal Laugier (41 ans), une relativement « petite » production (18 millions) américano-canadienne. Pascal Laugier avait déjà fait parler de lui en 2008, avec son précédent film Martyrs, qui avait d’abord été « interdit aux moins de 18 ans » par la Commission de classification des films (ce qui équivaut à le classer porno du point de vue exploitation), puis sous la pression du ministre de la Culture, la Commission s’était ravisée et l’avait finalement reclassé « interdit aux moins de 16 ans avec avertissement » – une polémique qui avait à mon avis finalement fait le jeu du film. Martyrs avait sans doute grâce à cela attiré plus de curieux et acquis un petit statut de film culte.
[l’interdiction en elle-même n’est pas débile vu la violence froide du film, mais c’est ce qu’elle implique derrière qui l’est].

Pascal Laugier nous revient aujourd’hui avec The Secret, toujours dans le registre « fantastique » (même si on reste dans un fantastique « humain »). Sans aller jusqu’à la polémique, The Secret divise autant les foules que le précédent [on verra plus tard pourquoi les films de Pascal Laugier génèrent forcément ce genre de réactions].

L’histoire se déroule à Cold Rock, une petite ville de l’Oregon, frappée depuis plusieurs années par de nombreuses disparitions d’enfants inexpliqués – on est dans un décor typique du fantastique contemporain : une ville pauvre, dépeuplée depuis la fermeture de la mine (qu’on pourrait donc rapprocher des villes et villages du nord ou de l’est de la France – le film est beaucoup moins américain que certains le voudraient) et hantée par un phénomène étrange. La mise en place se fait au travers de la journée de l’infirmière de la ville, une veuve (interprétée par Jessica Biel), qu’on va suivre pendant la première moitié du film, une journée qui nous permet de découvrir l’ambiance austère et délétère de la communauté, la légende du croque-mitaine local : le Tall Man à qui on attribue les enlèvements d’enfants (le titre original du film est The Tall Man). Évidemment, la prochaine personne à être victime du fameux Tall Man est le fils de l’infirmière qui va être enlevé ; celle-ci va se lancer en pleine nuit à la poursuite du ravisseur…
Jusque ici, The Secret semble donc très classique (on a déjà lu cent fois ce pitch) – mais, en plein milieu du film, Pascal Laugier retourne tout.

Parenthèse agacée : Depuis une quinzaine d’années, depuis des films comme Fight Club, 6e Sens, Usual Suspects… qui avaient bien marché, il y a une mode assez pénible dans le cinéma moderne, le « twist » (retournement de situation), souvent extrême – on veut surprendre le spectateur à tout prix, au mépris de toute logique et toute cohérence. Je trouve personnellement que c’est une technique de poudre aux yeux, assez insupportable, qui est généralement servie en fin de film (comme si l’objectif du film n’était que ça, et qu’il n’y avait aucune démarche cinématographique derrière). Tout cela donne des films complétements aberrants où le twist est en contradiction / incohérence avec tout ce qui précède (un peu comme si le coupable découvrait en même temps que les spectateurs qu’il était le coupable) et nullement mis en perspective ou approfondie.

Là où le twist pratiqué par Pascal Laugier est intéressant et sort de cette mode, c’est dans sa cohérence avec ce qui le précède : il remplit les zones d’ombre, mais on se rend surtout compte que tout le schéma ultra-classique décrit précédemment reposait surtout sur des non-dits, et sur le fait que le film suivait un cheminement tellement archétypal qu’implicitement, et presque par réflexe, le spectateur est amené à faire des liens qui n’existent pas. Cette manipulation est un des intérêts, selon moi, de The Secret, car il montre à quel point le cinéma de genre, mais pas que le cinéma de genre, et son audience sont formatés.

Au-delà de ça, l’intérêt central du film, mais là c’est difficile d’en parler sans justement raconter la teneur de twist, c’est son propos, un propos qui tourne autour des enfants, de la place des enfants dans la société. Tout le film repose sur un questionnement : comment élever un enfant aujourd’hui dans une société déréglée où plus rien ne fonctionne (l’économie, les rapports sociaux, les rapports parents / enfants) ?
Je ne vais pas en dire plus ; mais on peut à la place rappeler et faire un parallèle avec les précédents films de Pascal Laugier : Saint-Ange, son premier film, se déroulait dans un orphelinat désaffecté, hanté, où l’héroïne finissait par découvrir qu’on avait fait subir quelque chose à des enfants. Dans Martyrs, une étrange secte bourgeoise fait subir des tortures à des enfants. À chaque fois, on a un lieu porteur d’un secret, où une héroïne sert de fil conducteur pour découvrir ce secret (un secret dur qui tourne autour d’enfants). Dans chaque film, on a un pendant souterrain du monde réel ; un reflet presque irréel, imaginaire, symbolique (l’héroïne y accède à travers un miroir) – ce reflet fonctionne comme un envers du monde, un révélateur de la réalité (on peut faire un rapprochement avec le cinéma de Jaume Balaguero avec lequel les films de Pascal Laugier nourrissent de nombreuses similitudes). Ce qui est intéressant dans le cinéma de Pascal Laugier, c’est qu’on sent non pas un faiseur, un technicien (d’ailleurs plutôt habile), mais un auteur, on sent qu’il y a vraiment des thèmes récurrents, des obsessions, des colères, des inquiétudes, une rage, une tristesse, qui habitent toute son œuvre ; ses films se complètent, et gagnent vraiment à être vus ensemble pour prendre plus de profondeur. Les films de Pascal Laugier ont une âme.

Un des autres intérêts du film, j’en ai déjà un peu parlé, c’est dans la mutation du genre qu’il propose. Pascal Laugier connait bien le genre, il en est respectueux, il s’est essayé en à peine 3 films à une large gamme de films de genre : Saint-Ange est un ghost-movie (de type maison hantée), l’énorme Martyrs est quand même à la fois un revenge-movie, un ghost-movie (de type fantôme), un monster-movie (un personnage monstrueux physiquement) et un maniac/torture-movie, et The Secret relève à la fois du mystery-movie (une créature qui enlève des enfants) et du monster-movie (un personnage monstrueux de par ses actions – on voit en partie le film du point de vue du Tall Man). Laugier ne se cantonne pas à un ou deux schémas du genre. Il décline ses obsessions sur plusieurs schémas.
Il se sert de cela pour faire un film de genre social (il ne fait pas du genre juste pour faire du genre, pour le fun). Dans ses films, il parle de l’état de la société actuelle, il parle d’amour (dans Martyrs), il parle de notre rapport à l’enfance. Ses films sont pour le coup des films vraiment désabusés : l’héroïne de Saint-Ange s’est fait violée et elle finit par rejoindre le monde des fantômes ; dans Martyrs l’une des héroïnes se suicide et le film s’articule autour de la phrase centrale « le monde est rempli de victimes », et The Secret interroge le constat que l’éducation des enfants ne fonctionne plus, et un des personnages se suicide également.

Au passage, autre aspect intéressant, Laugier livre des portraits de femmes sensibles, touchantes et à des lieux des clichés du genre (blonde aux gros seins, girl kick ass…) : Virginie Ledoyen, Morjana Alaoui et Jessica Biel sont chacune extraordinaires dans leurs rôles respectifs (l’amour porté par Laugier à ses personnages est vraiment prégnant).

Des thématiques actuelles fortes, des personnages épais, une maîtrise du genre, de ses limites, et une volonté de dépasser ses limites, une âme…
Il y en plus la volonté de Pascal Laugier de ne pas offrir de résolution. Les fantômes de Saint-Ange ne seront pas vengés ; les martyrs endurés sont vains ; The Secret ne donne raison à personne (en gros, il y a trois thèses, relativement opposées, dans le film, trois monstres, issues de la lutte des classes. Laugier ne donne raison à aucune, ou plutôt aux trois => il les comprend et les aime toutes les trois).

Tout cela est très courageux. Il y a une rupture de registre en plein milieu du film, on a un film de genre au propos social, une absence de morale, un constat amer sur la société actuelle ; tout cela ne peut que braquer des spectateurs habitués à un spectacle formaté, codifié et positif (idem pour les critiques). Au final, c’est peut-être ça le plus intéressant dans The Secret, cette volonté de ne pas flatter le spectateur, de ne pas lui offrir un produit formaté, de ne pas lui proposer de solutions toutes faites.
La démarche de Pascal Laugier est inestimable, et malheureusement trop rare.
Combien de réalisateurs prennent aujourd’hui le risque de faire des films, comme il dit lui-même, «contre le public» ? Prennent le risque de questionner le monde, d’interroger le rapport du cinéma au monde, d’innover (attention : gros mot), d’interroger le spectateur sur le sens de ce qu’il voit ?

On ne peut pas prendre plaisir à la vision de The Secret ; c’est trop dé-rythmé, trop amorale, le film distille un malaise constant. Mais c’est après que le plaisir vient. Le plaisir de savoir qu’il y a encore des réalisateurs qui ont l’énergie, le courage et la foi d’accoucher de telles œuvres.

A.K.

[Edit 12/01/2013]
Je viens de voir l’anime Ghost in the Shell : Solid State Society.
Il me semble, mais je peux me tromper, que le propos central de The Secret est tout de même largement inspiré de ce dernier.

2 thoughts on “The Secret (Pascal Laugier, 2012)

  1. « comment élever un enfant aujourd’hui dans une société déréglée où plus rien ne fonctionne (l’économie, les rapports sociaux, les rapports parents / enfants) ? »

    Moi, j’aime quand tu me fais découvrir ce genre de film.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>