Tout en haut du monde (Rémi Chayé, 2016) [Cinéma d’animation #5]

tout en haut

Afin de contre-balancer les précédents articles japanisants et anti-français, je vais conclure cette série de billets sur l’un des films d’animations récents les plus marquants et atypiques. Et, je ne me lasse de m’en étonner, ce film est français, et porte le titre assez étrange de Tout en haut du monde.

Le cinéma d’animation français, et au-delà européen, est en règle générale assez pauvre, lorgnant soit du côté américain en recrachant des bouillies pixellisées, soit affirmant fièrement son héritage franco-belge austère et plan-plan.
Ok, entre les deux, une certaine génération de nouveaux auteurs tentent régulièrement des approches graphiques différentes, mais elles sont souvent engoncées dans des dogmes nationaux difficiles à secouer, et elles peinent à s’adresser à un public mature et non franchouillard.
J’avais déjà parlé de l’excellent The Prodigies d’Antoine Charreyron (2011), mais sa filiation principale et son audace sont typiquement orientales ; par ailleurs, le film souffre techniquement de la délocalisation indienne dû à l’impossibilité en France de monter des projets économiquement ambitieux. Les auteurs de Tout en haut du monde devront d’ailleurs s’appuyer sur la participation d’un studio danois pour monter le projet. Dans le dossier de presse, le réalisateur, Rémi Chayé, souligne les différentes étapes de construction de son projet, et on lit en filigrane l’une des problématiques majeures du système français : l’impossibilité de produire d’une façon systématique des films ambitieux. Ainsi, chaque film doit construire ses propres conditions de réalisation, là où l’environnement devrait fournir un cadre structurant pour permettre le développement de tels films.

Tout en haut du monde relate la quête d’une jeune adolescente russe, Sacha, partie à la recherche de son grand-père, navigateur émérite perdu lors d’une expédition à la conquête du pôle nord. Et, attention, la narration est dépourvue de blague, de side-kick, de personnage chantant et d’animal parlant. Rémi Chayé et son équipe font preuve d’une épure artistique assez remarquable, ne cédant à aucune des facilités narratives si courantes chez les grandes écuries hollywoodiennes. Ils traitent sérieusement le récit d’apprentissage de Sacha (aucun Deus Ex Machina) et l’évocation de la conquête des pôles.

Pour le premier axe de lecture, ils s’appliquent à mettre en scène une héroïne forte – comme le font les animés orientaux, à l’inverse de Disney et consorts qui ne mettent en scène des personnages féminins qu’à des fins de merchandising auprès d’un jeune public féminin (Sacha tient plus de Nausicaä que d’Anastasia). Sacha part dans une découverte du monde typique du récit d’apprentissage, mais réaliste. Elle découvre la société russe et l’univers des marins sans fart et sans fantaisie.

Dans le second, ils réussissent à trouver le juste milieu entre le récit trop documenté et le récit anachronique, et parviennent à évoquer la conquête des pôles, cette quête du 19e assez folle et qui parait presque irréelle aujourd’hui. En prenant le contre-pied du schéma classique (le narrateur raconte son récit d’aventures), ils relatent le récit de celui qui marche sur les traces de ceux qui sont partis à l’aventure (intéressante mise en abyme de leur propre travail). En marchant sur les traces des aventuriers qui l’ont précédée, Sacha s’enrichit et gagne en expérience au travers d’un partage d’expérience transgénérationnel. Sacha marchant sur les traces de son grand-père symbolise tout ceux qui ont un jour suivi les traces de figures héroïques.

Ce passage de témoin culmine dans un final, qui ferait frémir tous les cadres de Pixar, où Sacha retrouve son grand-père dans une scène onirique (car en réalité il est mort congelé). La transmission filiale se déroule dans l’imaginaire. Tout en haut du monde évoque ce lien transgénérationnel, bi-temporel, entre un aventurier et son descendant qui partagerait son aventure, que ce soit par le voyage réel, le récit direct ou l’histoire indirecte.
Dans une société actuelle sans narration, avec une perte de profondeur historique croissante, ce regard porté vers ceux qui un siècle auparavant ont donné leur vie, leur endurance pour donner une narration à la société d’alors, vaut plus que tous les bons sentiments dégoulinants de plus d’un siècle de tyrannie disneyenne dont la seule préoccupation est d’instaurer une dictature culturelle basée sur un présent permanent et récurrent.
Le terme onirique est d’ailleurs imprécis. Il ne s’agit pas d’un rêve unipersonnel, mais d’un rêve éveillé, partagé, où Sacha et son grand-père se rencontrent réellement. Cette scène ne sera ni expliquée, ni justifiée, elle sera en revanche acceptée implicitement comme réelle (bien qu’impossible).

On pourra aussi saluer l’audace formelle de Tout en haut du monde, tout en a-plat sans trait, avec un travail sur les couleurs et les ombres presque aussi dingue que les expéditions polaires, audace qui culmine dans une scène de tempête de neige fascinante. On notera aussi l’audace de juxtaposer discrètement une bande-son moderne à un récit historique.

On ne pouvait traiter ce défi fou de la conquête des pôles sans s’en imposer un soi-même. Rémi Chayé et toute son équipe transforme ce défi et réalise l’hommage mérité aux explorateurs polaires, avec une passion et une justesse qui surpassent le cadre du simple dessin animé pour enfant.
Au-delà des traits qui enferment les personnages, au-delà des conventions qui emprisonnent les narrations, tout en haut du monde, il y a l’imaginaire, seul à même de briser les chaines du monde réel.

AK

Sur la conquête des pôles, lire les récits de voyage d’Ernest Shackleton.

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