Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012)

ZDTÀ la fois subjuguée par la nuit et maudite pour cela, Maya est l’incarnation du Zero Dark Thirty, de cette frontière où la femme blanche contemple la noirceur de ses attributs divins.

Sacrifions à l’exercice obligé d’évoquer le dernier film de Kathryn Bigelow, même si j’estime que suffisamment d’encre a coulé sur ce film.
Néanmoins, sa démarche à contre-courant de l’industrie hollywoodienne, sa volonté de ne pas s’inscrire dans la bipolarité épuisante du monde politique et sa magnificence graphique l’imposent de fait dans toute tentative de cartographie parallèle du cinéma moderne.
Argument plus simpliste : Zero Dark Thirty étant le volet n°2 d’une geste entamée par Démineurs, il était naturel de l’évoquer (on pourrait aussi considérer que K19 est le volet n°0, mais un volet inabouti, mais à voir pour qui s’intéresse réellement à la filmographie de Kathryn Bigelow).

Démineurs, acte 2 donc.
En fait, il suffit de reprendre points par points ma chronique sur le précédent film de Kathryn Bigelow.
Je vais même commencer par la conclusion :
La force de sa réalisation, alliée à une narration hors-norme, impose Démineurs comme une œuvre ancrée dans son temps, à la mise en scène impliquée et personnelle, réflexive et novatrice, et soucieuse de ne pas délivrer de pseudo-messages à l’emporte-pièce, mais de montrer la réalité telle qu’elle est – ou plutôt les réalités telles qu’elles sont.
Pas besoin de changer quoi que ce soit :
La force de sa réalisation, alliée à une narration hors-norme, impose Zero Dark Thirty comme une œuvre ancrée dans son temps, à la mise en scène impliquée et personnelle, réflexive et novatrice, et soucieuse de ne pas délivrer de pseudo-messages à l’emporte-pièce, mais de montrer la réalité telle qu’elle est – ou plutôt les réalités telles qu’elles sont.

Point 1 : la mise en scène.
Rien que dans sa mise en scène Démineurs s’oppose donc aux courants actuels, en donnant par ses choix cinématographiques du sens à la matière filmée. La caméra n’est plus seulement un moyen de retranscription, mais un langage exprimant l’action au lieu de la filmer prosaïquement.
Rien à changer non plus. Kathryn Bigelow continue à raisonner sa mise en scène ; rien que la réalisation rend le film passionnant de bout en bout, d’autant que le champ des scènes d’actions est plus vaste, rendant la prouesse de Zero Dark Thirty encore plus bluffante.
Dominent à mon sens :
a/ les scènes de torture, non pour l’acte de torture en lui-même (très soft en regard des torture-movies traditionnels chers à l’Insecte Nuisible), mais dans sa scénographie (le poids des murs, le travail sur le son (les échos), le positionnement des personnages, leur puissance – Jason Clarke impérial).
b/ l’assaut final qui, de sa préparation jusqu’au superbe plan final du film, constitue à mon sens un film dans le film, un chef d’œuvre sans discussion (voilà). Dans son découpage, dans sa narration, dans son traitement des personnages, dans son éclairage, dans ce qu’il montre et ce qu’il ne montre pas, ce film dans le film est parfait et laisse sans voix. C’est, de mon point de vue, LA meilleure scène d’action de toute l’histoire du cinéma (normal pour une réalisatrice déjà responsable de la meilleure scène de cul de toute l’histoire du cinéma). J’insisterai juste sur l’éclairage. Jamais, je n’avais vu une scène de nuit pareille. Toutes les scènes de nuit au cinéma m’ont toujours semblé factices (trop éclairée, trop sombre, trop arty, etc) jusqu’à aujourd’hui. Je ne sais pas quoi dire d’autres à part : ça tue. Je l’ai sans doute déjà dit 200 fois, mais personne ne filme la nuit comme le fait Kathryn Bigelow.

Point 2 : La narration
Le scénario de Démineurs écarte la structure classique « situation initiale / événement perturbateur / péripéties / résolution / état final » pour proposer une succession d’épisodes.
Même schéma. Bigelow et Boal substituent aux démineurs des agents de la CIA. On se fout de tout classicisme narratif. Le film progresse comme la vie. Point.
Je l’avais déjà évoqué à demi-mots avec Monsters, mais je pense que l’une des voies pour sortir le cinéma de ses sentiers battus est d’aller chercher du côté des outils du documentaire. C’est ce que font Bigelow et Boal, et je trouve que cela fonctionne mieux que n’importe quel schéma issu de la Grèce antique, et que cela ouvre des portes énormes (que les studios s’empresseront de refermer, mais bon).
Comme dans Démineurs, la thématique de l’échec parcourt tout le film : l’échec des interrogatoires, l’échec de la bureaucratie, l’échec de l’infiltration,…, et même l’échec final – l’assaut n’apportant aucune résolution.

Point 3 : Le propos.
Démineurs prend le parti d’être objectif et de montrer que c’est dans cette réalité extrême et en quelque sorte virtuelle que le héros / le démineur / l’hardcore gamer s’épanouit et devient réel – « War is a drug » prévient une citation en préambule du film. Cette absence de jugement, cette acceptation de la guerre en tant que substitut d’un rêve suburbain obsolète est une profonde marque d’intelligence du film de Kathryn Bigelow.
On pourrait souligner qu’avec Zero Dark Thirty, Boal et Bigelow dressent un bilan de la décennie de ténèbres qui s’est abattue sur les États-Unis (et même au-delà) avec prudence, nuance et intelligence, et rien qu’en cela il mérite largement n’importe quelle récompense plus que Démineurs. On pourrait sous-titrer Zero Dark Thirty : Voilà le monde dans lequel nous vivons, que ce ne serait pas volé [mais, putain, mec, c’est pas censé être ça la définition du cinéma ?].
Je trouve néanmoins que c’est occulter le « War is a drug » et la fascination de Kathryn Bigelow pour les héros, souvent les héros de l’ombre, de la nuit. Le personnage de Maya est une déclinaison CIA du sergent James. Leur fascination pour la guerre (ou leur champ d’actions dans la guerre) est la même. Leurs réalités virtuelles sont parallèles (et ce n’est pas Mal).

Bilan de la comparaison : Zero Dark Thirty est moins bien, et meilleur que Démineurs.
Moins bien, car nécessairement plus dispersé, donc moins percutant. Meilleur, car plus dispersé, davantage bluffant, complément fou vu le sujet traité, et plus percutant de par sa séquence d’assaut terminale.

J’ajouterai un dernier point, tout en rendant justice à la prestation de Jessica Chastain parfaite de bout en bout (et même plus que ça).
Zero Dark Thirty n’est pas que le pendant de Démineurs, c’est aussi le pendant de Near Dark [mais, putain, mec, personne ne fait attention aux titres des films ou quoi ?].
Se débarrassant du personnage tout bien considéré inutile de Caleb, Kathryn Bigelow fait de Maya/Mae son héroïne [mais, putain, mec, personne ne fait attention aux noms des personnages ?], sa prédatrice nocturne, qui grandit, évolue, vit dans un monde de ténèbres (les agents de la CIA sont les vampires / desperados de l’histoire ; le personnage de Jason Clarke et les scènes de torture renvoient à Jesse, Severen et à la scène du bar). Et, autre évolution par rapport à Near Dark, il n’y a plus de jour, les pendants des vampires, les terroristes, sont aussi des vampires, les familles sont détruites de tous les côtés, les groupes de soldats desperados perdurent, Bigelow a renoncé au retour à la « terre » et, lors du dernier plan, ce n’est pas l’éclat du soleil qui vient éclairer le visage et les larmes de Maya/Mae, désormais totalement seule, mais l’ombre du drapeau américain.
Et tant qu’à pomper mes chroniques :
À la fois subjuguée par la nuit et maudite pour cela, Maya est l’incarnation du Zero Dark Thirty, de cette frontière où la femme blanche contemple la noirceur de ses attributs divins.

A.K.

PS 1 : Désolé pour tous les superlatifs, mais c’est Kathryn Bigelow, alors j’ai le droit.
PS 2 :
[mais, putain, mec, ça a l’air bien, mais pourquoi alors les gens ne parlent que du truc sur la torture]
[parce que, putain, mec, les gens sont cons]

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